• 🇦🇹 Woodtemple – Pagan Black Metal Identitaire des Alpes Autrichiennes

    Avant d’être un État catholique, dynastique puis écrasé sous la botte impériale des Habsbourg, l’Autriche fut d’abord une terre païenne brute, une forteresse de montagnes habitées par le sacré, de vallées où le monde n’avait pas encore été réduit à la gestion technocratique, à la morale universaliste et au quadrillage spirituel des religions du désert. Une grande partie de son territoire correspond à l’ancien Noricum, royaume celtique des Alpes orientales. L’héritage de Hallstatt l’enracine dans l’une des plus vieilles couches profondes de l’Europe de l’âge du Fer. Bien avant la croix, bien avant Vienne, bien avant l’ordre impérial et ses disciplines de soumission, il y eut ici le tertre, le bois, le sel, la pierre, la pente et les dieux sans évangile ni pardon.

    Ce rappel n’est pas une simple fantaisie folklorique. Le paganisme européen ne renvoie pas seulement à un catalogue de croyances mortes ou à un pittoresque de reconstitution. Il est une manière concrète d’habiter le monde : enracinement, mémoire des lignages, continuité du sang et du sol, rapport organique au paysage, conscience d’un ordre cosmique infiniment plus ancien que les morales égalitaristes importées du Proche-Orient. Qu’il soit celtique, germanique, slave ou nordique, ce vieux fond européen repose sur une seule intuition vitale : une civilisation ne tient que tant qu’elle reste liée à une terre, à des rites, à des fidélités, à des saisons et à ses morts. Dans sa branche païenne, le black metal n’est pas une simple esthétique : il est une arme de guerre culturelle. Une arme dirigée contre le progressisme, contre la modernité et contre les religions du désert qui ont colonisé l’âme européenne pendant des siècles.

    Aramath, perché comme un loup solitaire au sommet des Alpes autrichiennes, le regard braqué vers l’Ouest en direction de l’Adlerhorst, comme s’il espérait encore voir surgir le réveil européen que l’on n’ose plus nommer : celui où les vieux dieux reprennent enfin leur place et où la croix, le progressisme et les importations du désert retournent d’où ils viennent.

    Le fait que Woodtemple soit né à Steyr, en Haute-Autriche, n’est pas anodin. Située au confluent de l’Enns et de la Steyr, la ville plonge ses racines à la fin du Xe siècle et fut longtemps un bastion du fer et de l’acier. Steyr n’évoque ni la capitale cosmopolite ni la mondanité viennoise dégénérée, mais une Autriche intérieure, minérale, tellurique, où la rivière, la forge, la pente et la forêt forment encore un décor crédible pour un imaginaire païen authentique. Cet ancrage géographique n’est pas décoratif : il donne au projet une densité territoriale elle donne au projet un ancrage territorial plus solide que celui de tant de groupes qui affichent des runes sur une musique sans sol, sans mémoire et sans densité.

    C’est dans ce cadre qu’apparaît en 1998 le projet d’Aramath. Les thèmes sont clairs et sans ambiguïté : anti-christianisme radical et paganisme assumé. Aramath insistera toujours sur une vision du paganisme liée à la tradition, à la fierté ethnique et à un ordre ancien des choses, bien loin de la simple pose esthétique ou du folklore inoffensif. Chez Woodtemple, le paganisme n’est pas une nostalgie passive : c’est une négation active du christianisme, perçu comme la force historique de recouvrement, de domestication spirituelle et d’effacement des identités européennes. La forêt païenne ne s’oppose pas seulement à la ville moderne : elle s’oppose à la croix comme principe étranger de nivellement, comme machine à broyer les particularismes au nom d’un dieu unique venu du désert.


    Le groupe a vu le jour pour prendre part à la guerre menée contre l’Église décadente ; le pagan metal devait y tenir son rôle. En 1999, Woodtemple enregistre et publie sa première et unique démo, Swords of Hate, tirée à seulement 88 exemplaires numérotés à la main (un hasard !). Ce premier enregistrement relève encore du black metal, mais il laisse déjà entrevoir les fondations de la dimension épique qui marquera la suite. Cette démo, que je n’ai pas pu écouter, sera réenregistrée en 2000, sans toutefois jamais connaître de publication.

    Woodtemple appartient ainsi à cette frange combative du black metal européen qui refuse l’innovation pour l’innovation, la modernisation servile et la compatibilité avec l’époque. Il ne cherche pas à plaire, il cherche à restaurer. Restaurer l’imaginaire d’une Europe des montagnes, des bois, des fidélités archaïques et des dieux déchus. Un imaginaire qui constitue aujourd’hui une ligne de front symbolique dans la guerre culturelle contre le progressisme et la modernité. Le groupe n’a jamais caché sa filiation avec Graveland : cette proximité est à la fois sa force et sa limite. Woodtemple sait installer une atmosphère, moins souvent imposer une souveraineté totale. Mais cette dépendance même révèle sa nature profonde : il ne s’agit pas d’un projet de rupture nihiliste, mais d’un projet de fidélité guerrière à l’héritage.

    C’est depuis cet horizon qu’il faut lire ce qui suit. Pour ma part, étant un très grand adepte de Graveland depuis les débuts jusqu’à Creed of Iron, mon regard sur Woodtemple est nécessairement traversé par cette matrice essentielle du pagan black metal. Je ne l’aborde pas en auditeur neutre, mais depuis une familiarité ancienne avec l’une des armes les plus tranchantes de la guerre culturelle païenne. Mon jugement s’inscrit dans cette lignée : celle d’un black metal conçu non comme distraction extrême pour adolescents en colère, mais comme mémoire hostile, continuité symbolique et refus total du monde moderne, de ses valeurs progressistes et des religions du désert qui l’ont rendu possible.

    Premier vrai album, pressé à 666 exemplaires numérotés avec une feuille de paroles au format 11×11 pouces (les détails comptent dans ce monde où la forme est message). Enregistré à l’Eastclan Forge Studio en Pologne avec l’assistance du réseau Graveland, Feel the Anger of the Wind pose les bases d’un son que Woodtemple affinera sur les sorties suivantes : black metal épique, très lent par moments, avec ces nappes de claviers qui rappellent les grandes plaines slaves des âges anciens.

    Dès l’introduction, ce premier album évoque immédiatement Graveland, jusque dans une manière d’installer d’emblée une atmosphère qui renvoie aux premières grandes heures du pagan black metal slave. Le premier morceau rappelle notamment Creed of Blood, tant par sa structure que par cette impression de marche guerrière lente et hostile. Les compositions, longues pour la plupart et dépassant souvent les dix minutes, reposent sur un mid-tempo austère, un son raw à l’ancienne et une ligne de chant volontairement lointaine, presque étouffée, comme crachée depuis l’arrière d’une forêt ou d’un champ de ruines.

    Les textes sont écrits dans ce que la biographie officielle présente comme un style « intentionnellement primitif », ce qui renforce encore cette impression de brutalité archaïque et de refus de toute sophistication moderne. Dans ce cadre, Woodtemple développe un imaginaire frontalement anti-judéo-chrétien, où la haine de la croix se formule à travers des textes exaltant les massacres de villages chrétiens, dans une veine qui évoque les raids des peuples slaves ou nordiques au Moyen Âge. On se situe clairement dans un univers thématique qui renvoie à In the Glare of Burning Churches ou à Thousand Swords, pour citer encore une fois Graveland. La filiation est évidente, presque revendiquée, mais elle donne aussi au disque sa cohérence : celle d’un black metal païen de guerre, archaïque, haineux et sans concession.

    Personnellement, j’ai eu un peu de mal lors des premières écoutes de ce premier album. À l’époque, beaucoup ont rapidement rangé Woodtemple dans la catégorie du « sous-Graveland », lui reprochant de ne pas posséder d’identité propre. Le jugement me semble tout de même assez sévère. Qu’Amarath ait été fasciné par le style polonais relève d’un choix artistique parfaitement assumé. Pour ma part, j’ai toujours partagé cette fascination : au milieu des années 1990, je préférais largement collectionner les albums polonais plutôt que les sorties norvégiennes, dont je n’ai finalement conservé que peu de choses. La Norvège a certes posé une partie du décor, mais nombre de ses groupes ont assez vite renoncé à l’esprit originel du black metal, ou l’ont dilué dans des directions plus acceptables.

    Pour revenir à cet opus, les titres dégagent une dimension profondément dépressive. C’est précisément là que Woodtemple se distingue des premiers Graveland, dont la matière première était davantage la haine frontale, la rage païenne et la violence primitive. L’influence reste évidemment omniprésente, parfois même écrasante, mais Woodtemple ne se limite pas à une simple imitation. Le groupe développe une atmosphère plus morne, plus résignée, presque funèbre par endroits. Les mélodies et les passages au synthétiseur, à la fois triomphaux et guerriers, ne viennent pas seulement donner de l’ampleur au disque : ils assombrissent encore davantage l’ensemble, comme si la marche héroïque se transformait peu à peu en procession crépusculaire.

    L’album demeure assez minimaliste et peu évolutif, donc moins captivant qu’il aurait pu l’être sur la durée. Pourtant, la formule fonctionne. Il y a dans cette répétition, dans cette austérité et dans cette fidélité presque obsessionnelle à une certaine vision du black metal, quelque chose de sincère et de réellement attachant. Je le recommanderais sans hésiter aux amateurs de Graveland, Sacrilegium, North, Veles, Infernum, Kataxu et de toute cette scène polonaise qui restera, à mes yeux, l’une des plus fortes et des plus essentielles au monde.

    Pour moi, malgré ses limites, ce disque conserve une vraie force d’évocation. Il ne s’agit peut-être pas de l’album le plus original de Woodtemple (est-ce qu’il y en a un?), mais il reste l’un de ceux qui me parlent le plus, et probablement l’un de mes favoris dans sa discographie.

    Ce second album, de nouveau enregistré à l’Eastclan Forge, demeure pleinement inscrit dans le giron de l’infrastructure polonaise, tout en paraissant encore chez No Colours Records.

    The Call from the Pagan Woods ne marque pas une rupture, mais plutôt une consolidation du son de Woodtemple. Ce n’est pas nécessairement un défaut : la consolidation est souvent la démarche d’un artiste qui sait précisément où il veut aller. Les compositions s’allongent nettement, avec un titre de quatorze minutes et un autre de dix-sept minutes, soit presque la durée d’un EP à eux seuls. L’atmosphère s’épaissit, les structures deviennent plus cycliques, et les riffs dominants reviennent comme des incantations païennes répétées jusqu’à l’épuisement.

    Derrière ses claviers brumeux, ses lenteurs forestières et son imaginaire de fidélité archaïque, l’album touche à quelque chose qui dépasse le simple folklore païen. Il renvoie, au moins sur le plan esthétique, à un vieux fond völkisch germanique entendu dans son sens culturel le plus large et le plus noble : celui d’une réaction romantique à l’aliénation moderne, d’un désir profond de communauté organique, d’un paysage vécu comme âme collective, et d’un peuple conçu comme continuité historique vivante plutôt que comme simple addition d’individus atomisés.

    Cette sensibilité trouve un écho particulièrement beau dans l’idée du Blut und Boden telle que l’a défendue Walter Darré : une vision harmonieuse où le sang, le sol et l’enracinement forment le fondement sacré d’une vie authentique, reliant l’homme à sa terre nourricière et à ses ancêtres. Chez Woodtemple, cette mystique s’exprime avec une grande pureté : la forêt n’y est pas seulement un décor, mais une contre-société imaginaire, un refuge enraciné et une véritable patrie spirituelle opposée à la froideur du monde moderne. Elle célèbre la beauté intemporelle du lien indissoluble entre le peuple, le sang et la terre.

    Musicalement, l’album reste très répétitif et poursuit clairement la voie tracée par le premier opus, mais cette répétition fonctionne encore en partie. Le résultat conserve ce son puissant, glorieux et martial, tout en maintenant une atmosphère forestière et mélancolique. Cette beauté abattue naît tantôt des nappes de synthétiseurs, tantôt du travail des guitares, dont les motifs simples et obsédants installent une forme de procession crépusculaire. Le morceau-titre, The Call from the Pagan Woods, m’a notamment évoqué Antichrist’s Hammer du groupe RAC Honor, formation qui avait d’ailleurs partagé un split devenu incontournable avec Graveland en 2000. Chez Woodtemple, cependant, cette impression est plus lente, plus pesante, plus dépressive.

    On retrouve également quelques similitudes avec le Burzum de Hvis Lyset Tar Oss, surtout dans la ligne de chant, même si celle-ci reste inférieure à celle de Varg Vikernes en intensité et en singularité. Les vocaux portent néanmoins une forme de désespoir râpeux qui s’intègre correctement à l’ensemble. Il s’en dégage une sonorité tragique, douce-amère, qui fonctionne assez bien avec le rythme des riffs et de la batterie. Ces éléments ajoutent à l’album un sentiment de gloire, d’honneur et de fierté païenne, comme si la musique avançait lentement vers une fin déjà connue, entre marche funèbre et célébration guerrière.

    L’ensemble demeure assez homogène, ce qui peut se comprendre puisqu’il n’y a que trois véritables morceaux, tous très longs. Pourtant, l’album n’est pas totalement figé : certains passages évoluent, des motifs reviennent, d’autres s’effacent, et l’on n’a pas exactement l’impression d’écouter la même séquence pendant une demi-heure. La répétition fait donc partie intégrante de sa force, mais aussi de sa faiblesse. Là où le premier album parvenait davantage à transformer cette monotonie en atmosphère, The Call from the Pagan Woods s’y enferme parfois un peu trop.

    Au final, je trouve ce second opus nettement inférieur au premier, en grande partie à cause de cette impression de monotonie plus marquée. Il faudra sans doute plusieurs écoutes pour en saisir les qualités réelles, car l’album n’est pas mauvais, loin de là. Il reste même tout à fait décent dans son registre, avec une identité légèrement moins écrasée par l’influence de Graveland que son prédécesseur. Mais il lui manque cette étincelle, cette capacité à maintenir la tension sur la durée, qui aurait pu en faire une œuvre vraiment supérieure.

    Deux titres. Vingt-sept minutes. Et pourtant, c’est peut-être ici que Woodtemple trouve sa pleine mesure. Hidden in Eternal Shadow demeure, pour de nombreux observateurs de l’underground, la meilleure sortie de la formation autrichienne. Enregistré à l’Eastclan Forge et à l’ATS Studio entre l’automne 2004 et 2005, ce mini-album montre un Aramath parvenu à un équilibre stylistique nettement plus convaincant. Toujours publié chez No Colours Records, sous la référence NC093, le disque semble corriger une partie des limites entrevues sur le second album.

    Les deux titres sont construits selon une logique presque wagnérienne. La comparaison n’est pas gratuite : comme chez le compositeur de Bayreuth, Woodtemple travaille ici par thèmes conducteurs, motifs récurrents et tensions successives. Les riffs s’affrontent, se résolvent, disparaissent puis reviennent sous une forme légèrement transformée. Cette manière de bâtir les morceaux donne au disque une ampleur que le groupe n’avait pas toujours su atteindre jusque-là. La guitare acoustique vient régulièrement briser la densité électrique, ouvrant des espaces de respiration qui rendent les passages les plus massifs d’autant plus efficaces.

    Autant le dire clairement : les faiblesses du second album semblent ici en grande partie effacées. Là où The Call from the Pagan Woods pouvait parfois s’enfermer dans une monotonie trop appuyée, Hidden in Eternal Shadow se montre plus varié, plus dynamique, plus maîtrisé. Les changements de rythme sont nombreux, les ruptures mieux amenées, et les longues plages ne donnent plus cette impression d’étirement excessif. La répétition reste évidemment au cœur du langage de Woodtemple, mais elle sert davantage la progression interne des morceaux. Elle devient incantation, marche, tension, au lieu de simplement prolonger une idée déjà exposée.

    L’influence de Graveland, que l’on avait pu sentir légèrement moins présente sur le disque précédent, revient ici avec force, notamment celle de la période Memory And Destiny et The Fire of Awakening. On retrouve cette sensation de marche païenne, de souffle épique, de black metal enraciné dans une vision guerrière et archaïque du monde. Pourtant, Woodtemple ne se contente pas de reproduire un modèle : l’album possède une mélancolie propre, une couleur plus forestière, plus solitaire, presque spectrale par moments.

    Les textes demeurent simples, parfois rudimentaires, mais ils s’inscrivent dans la logique idéologique et symbolique du projet : exaltation du nationalisme ethnique, défense d’un paganisme fantasmé, résistance contre l’ennemi éternel de l’ancien monde. On retrouve ici cette opposition au monothéisme que Nietzsche pouvait désigner, dans une formule célèbre, comme l’héritage des « trois sœurs du désert ». Le propos n’a rien de subtil, mais il correspond à l’esthétique du disque : frontal, archaïque, obsédé par l’idée de survivance spirituelle et de guerre culturelle.

    Au final, Hidden in Eternal Shadow est un très bon EP, peut-être même l’une des œuvres les plus abouties de Woodtemple. Son format resserré joue clairement en sa faveur : deux longs titres, mais aucune vraie dispersion. Il demande toutefois une écoute dans de bonnes conditions. Ce n’est pas une musique de fond, ni un disque à lancer distraitement avant un concert, une soirée ou une agitation collective. Il appelle plutôt la solitude, la concentration, pourquoi pas la lecture d’un livre d’heroic fantasy ou d’histoire ancienne. Dans ce cadre, le disque prend toute sa dimension : celle d’une marche sombre, épique et mélancolique, où Woodtemple atteint probablement son sommet.

    Troisième album complet de Woodtemple, toujours publié dans le giron de No Colours Records et toujours façonné avec cette infrastructure polonaise qui confère au groupe une part essentielle de sa sonorité, Voices of Pagan Mountains prolonge directement la dynamique de Hidden in Eternal Shadow. On y retrouve de longues compositions, une architecture épique solidement charpentée et un usage mesuré mais pertinent des claviers atmosphériques. Les morceaux atteignent, voire dépassent, les dix minutes, signe qu’Aramath ne transige toujours pas avec cette exigence de durée qu’il juge nécessaire au déploiement complet de sa vision.

    Un élément mérite toutefois d’être souligné : l’arrivée de Racanon à la batterie, encore crédité ici comme invité, mais appelé à devenir par la suite un véritable membre de Woodtemple. Sa prestation, plus ferme et plus assurée, apporte au disque une assise rythmique qui manquait parfois aux albums précédents. Cette frappe plus solide donne davantage de corps aux compositions et renforce leur portée martiale, là où les premières sorties du groupe pouvaient encore sembler trop rigides ou trop statiques dans leur exécution.

    Si Voices of Pagan Mountains domine légèrement le reste de la discographie, c’est d’abord grâce à une production particulièrement propre, sans être aseptisée. Les claviers surgissent avec retenue à l’arrière-plan et ajoutent à la musique une couche atmosphérique de bon goût, tandis que les guitares claires, presque éthérées, flottent régulièrement dans le léger brouillard des rythmiques saturées. L’album est ainsi tissé de multiples détails de cet ordre, et c’est précisément cette trame discrète qui le rend plus captivant à l’écoute. La marque de Graveland demeure évidemment perceptible, mais Woodtemple y accentue davantage la dimension atmosphérique, presque contemplative par endroits, sans renoncer pour autant à sa dureté païenne.

    À ce titre, Voices of Pagan Mountains évoque moins le raid immédiat que la mémoire longue, celle des montagnes comme lieux de permanence, de résistance et de survivance cultuelle. Dans un cadre autrichien, cette solennité n’est pas sans rappeler la profondeur historique d’un territoire marqué par le vieux fond celtique du Noricum et par ces hauteurs alpines où l’imaginaire préchrétien conserve, même à l’état de ruine, une puissance symbolique intacte. On pourrait également y voir, par affinité plus large, quelque chose de la vieille sensibilité nordique où la montagne, la forêt et le brouillard ne sont jamais de simples décors, mais des espaces où subsistent encore les traces d’un monde antérieur à l’évangélisation.

    L’album n’est pas pour autant exempt de défauts. Comme The Call from the Pagan Woods, il souffre parfois de la monotonie propre au style de Woodtemple, de cette manière très dirigiste et rigide de conduire les morceaux sans toujours leur offrir assez de ruptures ou de variations internes. Ce reproche a d’ailleurs pu être adressé, dans une certaine mesure, à une partie de la discographie de Graveland elle-même, notamment après Memory and Destiny. Cela dit, dans le black metal, la répétition n’est pas nécessairement un défaut : elle peut aussi devenir une méthode, un principe d’hypnose, une manière d’imposer la durée contre l’impatience moderne.

    En définitive, Voices of Pagan Mountains n’est peut-être pas un chef-d’œuvre absolu, mais il n’en reste pas moins un album solide, inspiré et supérieur à la moyenne du genre. Plus largement, Woodtemple n’a jamais réellement produit de mauvais disque. Le groupe a ses limites, ses fidélités parfois trop visibles, ses rigidités, mais il conserve d’un bout à l’autre une cohérence rare, celle d’un pagan black metal qui préfère la continuité, la mémoire et la gravité à l’agitation stérile du neuf.

    Quatrième et dernier album de la période active des années 2000, publié cette fois chez Folk Produktion. Ce label allemand, aujourd’hui disparu, était un sous-label de No Colours Records et se situait dans une zone esthétique plus nettement tournée vers les formes où le black metal rencontrait le pagan metal, le folk metal et le neofolk. Là où No Colours incarnait surtout un pôle radical du black metal, Folk Produktion occupait une marge plus spécifique, dédiée aux productions où la mémoire, le paysage, les traditions et l’imaginaire préchrétien prenaient une place centrale. Le catalogue de Folk Produktion est resté relativement modeste, mais il n’en dessine pas moins une ligne esthétique assez claire. On y retrouve notamment un autre one-man band autrichien, Ancient Wrath, dont le fondateur Aratron participera ensuite comme musicien de session aux rares prestations live de Woodtemple. Le label a également publié Slavogorje, formation croato-polonaise de pagan black metal, ainsi que les Espagnols de Stone of Erech, projet fortement inspiré par Summoning et par l’univers de Tolkien. Au final, Folk Produktion aura peu produit, mais ce peu suffit à faire apparaître une orientation nette : celle d’un underground païen, atmosphérique et traditionaliste, situé à la jonction du black metal, du folklore européen et de l’imaginaire mythique. Dans le cas de Woodtemple, ce déplacement de cadre éditorial convient parfaitement à Sorrow of the Wind, album plus atmosphérique, plus forestier, plus élégiaque, où la brutalité s’efface partiellement au profit d’une mélancolie païenne plus diffuse.

    Outre son édition standard, limitée à 500 exemplaires, Sorrow of the Wind bénéficiera également d’une version A5 Digibook en tirage limité, ainsi que d’une édition vinyle strictement pressée à 200 copies, ce qui confirme une fois de plus l’ancrage du disque dans une logique d’underground matériel et de circulation restreinte.

    Sorrow of the Wind se compose de six morceaux pour une durée d’un peu moins de trente-huit minutes, encadrés par une intro et une outro. Les titres restent relativement longs, mais moins excessivement étirés que sur les albums précédents, ce qui constitue déjà une amélioration sensible. Là où le disque marque surtout une évolution, c’est dans son caractère moins primitif, moins frontalement belliqueux, et dans une approche plus aérée, plus atmosphérique, presque contemplative par moments. Un morceau comme “Path of the Runes”, entièrement instrumental, en fournit l’exemple le plus net : Woodtemple y privilégie le climat, la suggestion, la lente installation d’une ambiance, plutôt que la seule logique du riff martial.

    De manière générale, la ligne de chant devient ici presque secondaire. La touche neofolk se fait plus perceptible dans les influences, au point que l’on croirait parfois entendre une rencontre improbable entre Graveland et certains réflexes plus dépouillés, plus crépusculaires, que l’on pourrait rapprocher de Death in June. C’est en tout cas un dépaysement évident par rapport à ce que Woodtemple avait proposé jusque-là. Là où les premiers disques s’inscrivaient davantage dans une logique de guerre païenne, de haine de la croix et de lourdeur rituelle, Sorrow of the Wind semble chercher autre chose : une forme de retrait, comme si la forêt cessait d’être un théâtre de massacre pour devenir un lieu de mémoire et d’épuisement.

    Le morceau-titre, “Sorrow of the Wind”, laisse d’ailleurs entrevoir un arrière-fond presque Summoning dans sa volonté de déployer un souffle épique plus ample et plus brumeux. On y trouve même une tentative de chant clair sur une partie du titre. L’intention est intéressante, mais Aramath ne possède malheureusement pas tout à fait le coffre ni l’autorité vocale nécessaires pour donner à ce registre l’ampleur qu’il exigerait. C’est peut-être l’un des regrets du disque : plusieurs idées montrent une volonté d’élargir la palette du groupe, sans que celui-ci ait encore les moyens complets de leur donner une forme pleinement convaincante.

    Cette tentative de déplacement se ressent aussi dans les effets sonores. L’ajout de samples de vent vise clairement à renforcer la dimension épique et atmosphérique de l’ensemble, dans une logique qui évoque là encore certains procédés de Summoning. Mais l’effet reste imparfait. Le vent paraît parfois trop fabriqué, trop ostensiblement posé sur la musique, et le cri de l’aigle — ou de l’oiseau utilisé — perd vite toute force évocatrice dès lors que l’on comprend qu’il s’agit exactement du même échantillon répété plusieurs fois. L’illusion se brise alors assez vite : au lieu d’élargir l’horizon du disque, ces ajouts donnent parfois l’impression d’une mécanique visible, comme si quelqu’un appuyait simplement sur un bouton au moment voulu. N’est pas Summoning qui le veut.

    En ce sens, on pourrait presque soutenir que Woodtemple aurait mieux fait de rester dans l’influence Graveland, terrain sur lequel Aramath paraissait plus naturellement à l’aise. Pourtant, ce serait sans doute trop simple. Car ce qui rend Sorrow of the Wind intéressant tient précisément à ce moment d’incertitude. L’album donne l’impression d’un disque de transition, comme si Aramath cherchait à déplacer légèrement l’axe de Woodtemple, à consolider certains acquis tout en testant une orientation différente — ce que viendra confirmer, d’une certaine manière, le long silence qui suivra.

    Dans l’histoire du pagan black metal, ces disques de transition ne sont jamais tout à fait négligeables. Ils témoignent souvent du moment où la simple exaltation guerrière commence à se fissurer, laissant apparaître autre chose : non plus seulement l’appel au combat, mais la fatigue des anciens mondes, la mélancolie de ce qui a été vaincu, l’impression que les dieux ne parlent plus qu’à travers des ruines, des rafales ou des souvenirs de rites perdus. Sorrow of the Wind appartient partiellement à cette catégorie. Il ne regarde plus seulement vers le village chrétien à incendier ou la bataille à venir ; il semble aussi contempler, en arrière-plan, le crépuscule même de l’univers qu’il prétend invoquer.

    Le disque n’est pas exempt d’une certaine fatigue créative, ou peut-être d’une saturation du format. Certaines formules reviennent, certaines idées auraient gagné à être davantage resserrées, et la relative faiblesse du chant empêche parfois les morceaux de prendre toute l’ampleur émotionnelle qu’ils visent. Mais il ne faut pas non plus réduire l’album à ses insuffisances. Il contient de véritables moments de grâce, en particulier dans le morceau-titre qui, fidèle à la tradition du groupe, construit lentement sa tension avant de la résoudre dans une forme de catharsis faite de vent, de mélodie et de riff.

    Au fond, Sorrow of the Wind n’est ni un sommet, ni une sortie négligeable. C’est un disque honnête, étrange par endroits, imparfait mais sincère, qui mérite pleinement sa place dans la discographie de Woodtemple. Il montre un groupe tenté par un élargissement de son langage, sans parvenir encore à rompre complètement avec ses vieilles dépendances. Dans le meilleur des cas, il évoque moins la guerre triomphante que le souvenir venteux d’un paganisme déjà crépusculaire, comme si les anciennes montagnes n’abritaient plus des dieux en marche, mais seulement leur écho.

    Après plusieurs années de silence, Woodtemple revient avec Forgotten Pride, paru le 26 septembre 2014 chez Sacrilege Records en digibook limité à 500 exemplaires. La sortie se distingue notamment par la présence de Rob Darken à la basse, ainsi que par les interventions de Racanon. Sur le plan symbolique, ce détail est capital : il officialise presque le lien organique entre Woodtemple et l’univers Graveland.

    Le label Sacrilege Records est, lui, beaucoup plus opaque que No Colours ou Folk Produktion. La fiche Metal Archives n’indique ni pays certain, ni date de fondation, ni spécialité précise, et ne montre qu’une activité extrêmement réduite autour de Woodtemple. Cette discrétion presque fantomatique convient d’ailleurs assez bien au type d’underground auquel le groupe appartient : une périphérie éditoriale faite de petites structures, de tirages limités et de circulation restreinte, où le label fonctionne parfois moins comme institution durable que comme véhicule ponctuel pour une sortie donnée.

    On aurait pu croire que la proximité de Rob Darken accoucherait d’une œuvre d’émancipation, voire d’un album définitif. Ce n’est pas vraiment le cas. Les chroniques de l’époque reviennent souvent au même constat : le disque conserve une certaine noblesse d’allure, quelques atmosphères dignes, une batterie solide, mais il reste trop dépendant de son modèle et manque d’une vraie force propre. Forgotten Pride n’est pas un mauvais album ; il a même une forme de tenue funèbre et d’orgueil crépusculaire. Mais ce n’est pas la grande œuvre de libération qu’il aurait pu devenir.

    Avec l’aide de Rob Darken, Woodtemple poursuit globalement la même voie que sur Voices of Pagan Mountains, en poussant encore plus loin cette volonté de s’inscrire dans le sillage direct de Graveland. Une fois de plus, Aramath semble chercher moins à contourner son modèle qu’à le prolonger, à en retrouver la majesté rude, la lenteur épique et le souffle païen. Mais même avec Darken — autrement dit l’homme même qui a façonné l’identité de Graveland — à bord, le résultat reste inférieur à sa matrice. Qu’on ne s’y trompe pas : Forgotten Pride n’est pas dépourvu de beaux moments, loin de là, mais sa plus grande partie avance avec une certaine lourdeur, sans toujours parvenir à imposer l’élan héroïque qu’elle vise.

    Le disque conserve pourtant une réelle noblesse d’allure. On y trouve quelques atmosphères dignes, une batterie solide, des claviers qui donnent parfois à l’ensemble une respiration plus ample, et cette tenue funèbre propre à Woodtemple, comme si chaque morceau voulait dresser un cairn sur les ruines d’un monde ancien. Mais l’album demeure trop dépendant de son modèle et manque d’une force propre qui lui permettrait de s’arracher définitivement à l’ombre de Graveland. Là où le groupe polonais savait parfois donner à ses œuvres une dimension presque historico-mythique, comme si les chants provenaient d’une mémoire collective encore vive, Woodtemple reste plus souvent dans l’évocation que dans l’incarnation.

    Quelques passages se détachent néanmoins avec davantage de relief, en particulier “Sign of the Sun”, sans doute l’un des morceaux les plus convaincants du disque. Son passage aux accents presque Falkenbach, avec ses chants clairs à coloration ancestrale, ouvre brièvement une autre perspective. Pour une fois, la référence ne renvoie pas seulement à Graveland, mais davantage à Lord Wind, c’est-à-dire à un versant plus atmosphérique, plus contemplatif, presque rituel. On quitte alors pour un instant la seule logique du pagan black metal guerrier pour approcher quelque chose de plus ancien dans l’esprit : non plus seulement l’appel au combat, mais la survivance d’une mémoire sacrée, celle des forêts, des collines, des astres et des anciens cultes.

    C’est là que Forgotten Pride devient le plus intéressant. Le disque touche parfois à une idée du paganisme européen qui dépasse le simple décor de genre. Il y a, en arrière-plan, quelque chose qui évoque les anciennes religions du continent avant l’uniformisation chrétienne : les cultes du soleil, les sanctuaires forestiers, les hauteurs consacrées, les sources, les pierres dressées, toute cette Europe antérieure à la croix, qu’elle soit germanique, slave, celtique ou nordique. Dans cet imaginaire, la nature n’est pas un paysage passif mais une présence habitée, et la mémoire païenne n’est pas un folklore de reconstitution mais une manière de sentir encore le monde comme ordre cosmique, enracinement et fidélité.

    On pourrait presque dire que, dans ses meilleurs instants, Forgotten Pride cherche à renouer avec cette vieille vision européenne où la communauté humaine ne se concevait pas séparée du sol, des saisons et des puissances invisibles. Dans les mondes anciens, qu’il s’agisse des Germains, des Slaves ou des peuples celtiques des régions alpines et danubiennes, la montagne, l’arbre, le feu ou le soleil n’étaient pas de simples symboles décoratifs, mais les points d’ancrage d’une vision organique du monde. Le black metal païen, lorsqu’il atteint une certaine justesse, retrouve quelque chose de cette densité perdue. Woodtemple l’approche ici par moments, sans réussir toutefois à y demeurer pleinement.

    C’est pourquoi l’album laisse une impression contrastée. Forgotten Pride n’est pas un mauvais disque ; il possède même une forme d’orgueil crépusculaire, une gravité mélancolique qui lui donne de la tenue. Mais ce n’est pas la grande œuvre de libération qu’il aurait pu devenir. Il reste avant tout un album appréciable pour un public bien précis, notamment pour les amateurs de scène polonaise et de pagan black metal traditionaliste, c’est-à-dire pour ceux qui acceptent qu’une partie de la force du genre réside aussi dans sa répétition, dans ses fidélités et dans son refus d’épouser les exigences modernes de renouvellement permanent.

    On peut enfin ajouter une note plus secondaire, mais non négligeable, sur la série de photographies promotionnelles montrant Aramath et Darken grimés en guerriers slaves à l’ancienne manière du premier Graveland. L’intention est transparente, mais le résultat demeure franchement dispensable. Là où ce type d’iconographie pouvait autrefois conserver une part de rudesse naïve ou de pouvoir d’évocation, il ne produit plus ici qu’un effet un peu embarrassant, comme si le groupe cherchait à surligner une filiation déjà évidente au lieu de la laisser parler d’elle-même par la musique.

    Au final, Forgotten Pride ressemble à un disque situé entre deux états : encore captif d’une influence trop visible, mais traversé par quelques éclairs qui rappellent ce que le pagan black metal peut encore produire lorsqu’il touche juste. Non pas simplement une bande-son pour amateurs de forêts et d’épées, mais l’écho affaibli d’une Europe païenne ancienne, multiple, enracinée, où les dieux étaient encore dans les bois, les hauteurs et le feu du ciel.

    Aramath aux côtés de Rob Darken, tous deux vêtus du même uniforme de guerrier païen slave et alpin, prêts à en découdre pour la survie de l’Europe. Entre Vienne et Varsovie, entre les Alpes et les Carpates, se dessine une même ligne de front : celle du pagan black metal identitaire, refusant la soumission à la croix, au progressisme et à l’invasion spirituelle venue d’ailleurs.

    On notera également que le label brésilien Pagan War Distro Rex, fer de lance de la scène black metal païenne et extrême d’Amérique du Sud, a réédité en 2021 les trois premiers albums de Woodtemple — Feel the Anger of the Wind, The Call from the Pagan Woods et Voices of Pagan Mountains — dans des versions CD souvent limitées et soignées. Ces disques redeviennent ainsi accessibles aux fidèles qui refusent de voir cet héritage païen disparaître dans l’oubli.

    Woodtemple n’est pas un groupe central dans l’histoire du black metal européen. Il n’a ni l’autorité fondatrice des grandes matrices du genre, ni la violence inaugurale des formations de rupture, ni l’inventivité suffisante pour fonder une école. Mais il serait trop facile, et au fond trop paresseux, de le réduire à une simple copie alpine de Graveland. Woodtemple vaut par autre chose : par sa cohérence, par sa fidélité obstinée, par son refus du rajeunissement servile, et surtout par sa capacité à maintenir vivante une certaine idée du pagan black metal européen comme musique de mémoire, de paysage et de continuité.

    Car derrière ses limites, parfois évidentes, le projet conserve une intuition que beaucoup ont perdue. Celle selon laquelle un disque de black metal n’a pas vocation à n’être qu’un produit de plus dans la circulation moderne des signes, mais peut encore servir de sanctuaire, de tombe, de stèle sonore dressée contre l’amnésie du temps. Chez Woodtemple, la forêt n’est pas un décor, la montagne n’est pas un fond d’écran, et le paganisme n’est pas un folklore de pacotille : tout cela renvoie à la vieille profondeur européenne, à ce continent antérieur à l’uniformisation morale, où les bois, les hauteurs, les sources et les pierres levées relevaient encore d’un ordre du monde habité.

    C’est peut-être là que le groupe touche à quelque chose de plus important que sa seule discographie. Il rappelle, même imparfaitement, que la culture européenne ne se réduit ni à ses institutions épuisées, ni à ses musées, ni à ses capitales domestiquées. Elle plonge plus loin : dans les vieux cultes païens, dans les fidélités enracinées, dans les mythes de fondation, dans les sagas, les chants, les mémoires de frontière et les paysages où l’homme ne se pensait pas encore comme un individu flottant, mais comme l’héritier d’une lignée, d’un sol et d’un ciel. Le pagan black metal, quand il ne dégénère pas en simple mimétisme de surface, retrouve quelque chose de cette vérité perdue : non pas une reconstitution, mais un rappel.

    À cet égard, Woodtemple participe, à sa modeste échelle, d’un renouveau de la conscience païenne européenne au sein du black metal : non comme programme politique simpliste, mais comme réflexe de résistance symbolique, comme refus d’une modernité qui dissout les appartenances, neutralise les paysages et transforme la mémoire en marchandise culturelle. On pourrait presque rapprocher cela, par certains aspects, de ce que Jean Mabire cherchait dans ses livres lorsqu’il réinvestissait les mondes nordiques, les fidélités guerrières, les légendes anciennes et les hommes du Nord : non la nostalgie molle d’un passé de carte postale, mais la recherche d’une verticalité perdue, d’une tenue, d’une manière d’habiter l’histoire sans ramper devant le présent.

    Le vieux monde dont parle implicitement Woodtemple n’était ni confortable ni tiède. Il était dur, hiérarchique, exposé, tragique. Mais il avait encore pour lui la densité. Le monde moderne, lui, a gagné en confort ce qu’il a perdu en épaisseur ; il a remplacé les dieux par les procédures, les rites par la gestion, l’héritage par le flux, et les fidélités par l’échange général. Face à cela, le black metal païen conserve une fonction rare : rappeler que tout n’a pas vocation à être lissé, réconcilié, rendu compatible. Qu’il existe encore des formes artistiques capables de choisir le bois contre le béton, la tombe contre l’écran, la mémoire contre le présent perpétuel.

    Woodtemple n’a peut-être jamais enfanté du chef-d’œuvre absolu. Mais il a conservé quelque chose que beaucoup ont sacrifié en chemin : la croyace qu’un disque peut encore être une arme symbolique contre le monde contemporain. La croyance que le black metal, lorsqu’il demeure fidèle à sa part païenne, peut encore travailler dans l’intérêt profond de la culture européenne — non celle des institutions fatiguées, mais celle des profondeurs, des mémoires longues, des fidélités charnelles et des paysages habités. En cela, Woodtemple mérite d’être défendu.

    Non comme un sommet.
    Mais comme un signe.
    Le signe qu’au milieu des ruines policées du présent, quelque chose de l’ancien feu brûle encore sous la cendre.
    Le signe qu’avant les empires mourants, les démocraties épuisées et les sociétés de gestion, il y eut les bois, les montagnes, les dieux sans salut et les hommes assez fiers pour leur rester fidèles.
    Et que cette fidélité, même diminuée, même crépusculaire, vaut encore mieux que toutes les modernités sans âme.

    La Sommersonnenwende, ou nuit du solstice d’été, est l’une des plus anciennes célébrations des Alpes autrichiennes. Au moment où le soleil atteint son point culminant, des feux sacrés s’allument sur les crêtes et les alpages, illuminant les montagnes d’une lumière païenne millénaire. Héritage direct des cultes celto-germaniques du Noricum et des traditions de l’âge du Fer, ces flammes ne sont pas de simples spectacles folkloriques : elles honorent la force vitale du soleil, purifient la terre et renforcent le lien organique entre le peuple, le paysage et les vieux dieux. Dans un continent qui s’efforce d’oublier ses racines, ce rite ancestral reste un acte discret mais puissant de résistance identitaire païenne : le rappel que l’Europe des montagnes, du sang et du sol continue de célébrer son ordre cosmique propre, bien avant la croix et les morales universalistes venues d’ailleurs.

    *Petite parenthèse : si des anciens du RT lisent ces lignes, qu’ils me contactent par e-mail. J’avais à l’époque une interview de Woodtemple dans mes archives, mais elle a malheureusement été perdue, comme tant d’autres documents, lors de la disparition des données du site. Elle était en plus assez radicale de mémoire comme tout ce que l’on faisait a l’époque.

  • 🇦🇹 Werwolf – 1992 / 1996


    Dans le paysage du Black Metal des années 1990, marqué par une radicalisation idéologique et esthétique souvent extrême, le groupe autrichien Werwolf occupe une place singulière. Formé au début des années 1990 (les sources oscillent entre 1992 et 1995, selon qu’on retient la formation initiale ou le premier enregistrement documenté) à Vienne au sein de l’Austrian Black Metal Syndicate, le combo incarne une branche militante et provocatrice de la scène locale.

    Le nom même, Werwolf, renvoie sans ambiguïté aux unités de guérilla national-socialistes mises sur pied en 1944-1945 par Heinrich Himmler. Des meutes de jeunes loups fanatisés, prêts à tout, lancés dans une résistance sauvage et suicidaire contre l’envahisseur allié : sabotages, attentats, guerre totale dans les ruines du Reich. La mythologie du loup-garou germanique reprenait du service, avec l’idée simple et brutale que n’importe quel Allemand, homme, femme ou adolescent, pouvait devenir un combattant implacable fidèle à la doctrine de Joseph Goebbels : tenir jusqu’au bout, vaincre ou mourir, mais ne jamais se soumettre.

    Ici, la testostérone coule encore à flot, loin des sanglots moralisateurs de Protector, toujours prompt à s’émouvoir de voir la musique de Summoning recyclée dans des vidéos de propagande anti-immigration.

    Le noyau du projet se constitue autour de trois musiciens opérant sous les pseudonymes d’usage : Hagen au chant, également propriétaire du label Lethal Records, par lequel l’album sera distribué ; Wolf à la guitare et à la basse ; et surtout Trifixion of the Horned King, dit Trifixion, à la batterie et aux claviers. Ce dernier est une figure déjà connue dans l’underground autrichien pour avoir tenu la batterie au sein des premiers Summoning, à l’époque encore proche d’un black metal plus brut et plus traditionnel.

    Trifixion faisait en effet partie du trio originel de Summoning aux côtés de Silenius et Protector, avant d’être écarté du groupe après Lugburz en 1995. Silenius évoquera plus tard “a lot of personal reasons” pour expliquer cette rupture, sans jamais entrer publiquement dans les détails. Parmi les éléments documentés figure toutefois un désaccord sur l’orientation à donner au groupe dès ses débuts, y compris sur le choix du label : Silenius et Protector souhaitaient s’engager avec Napalm Records, tandis que Trifixion semblait davantage enclin à soutenir Lethal Records et son entourage, en particulier Hagen.

    Silenius a également livré un détail révélateur sur la reconfiguration esthétique de Summoning après ce départ. Pour Minas Morgul, le groupe choisit délibérément de prendre le contrepied du jeu de Trifixion : batteries programmées, tempos plus lents, rythmiques plus primitives et plus martiales. Il a même laissé entendre que cette orientation relevait presque d’une forme de réaction contre un style de batterie qu’il jugeait trop hectique. Ce basculement est essentiel, car il marque en creux la naissance du véritable son Summoning.

    Avec le recul, on peut être tenté de voir dans Werwolf une forme de radicalisation parallèle, née dans le sillage de cette rupture. Le projet semble en effet cristalliser une sensibilité plus provocatrice, plus martiale et plus idéologiquement équivoque que celle que Summoning développera ensuite. Il serait toutefois excessif d’affirmer qu’il s’agit d’un projet conçu explicitement contre Protector ou comme manifeste dirigé à son encontre : aucune source sérieuse ne permet de l’établir avec certitude. En revanche, la proximité entre Trifixion, Hagen et la sphère Lethal Records, ainsi que le ton même de Werwolf, autorisent à y voir l’expression d’une autre ligne de fracture au sein de la scène autrichienne de l’époque, plus dure, plus conflictuelle et plus chargée sur le plan idéologique. D’où, sans doute, ce clin d’œil glissé dans le livret « No excuse to no one, no thanks to nobody » qui sonne comme une formule de rupture, de défi et d’hostilité souveraine.

    Ce lien avec Summoning est d’ailleurs l’un des rares points d’ancrage biographique solides que la scène underground ait retenu de Werwolf : Trifixion apporte une rigueur instrumentale à l’ensemble, sans que celui-ci ne tombe dans l’épopée tolkiennienne propre à ses anciens camarades.

    En 1995, avant même la sortie d’un album, le groupe bénéficie d’une visibilité inattendue : le titre ‘War Is King and Father of All’ est sélectionné pour figurer sur la compilation Nuclear Blast Soundcheck Series – Volume 3, parue chez Nuclear Blast Records. L’inclusion d’un groupe de Black Metal aussi radical et thématiquement chargé idéologiquement sur une compilation d’une major de l’underground européen est révélatrice de l’époque : les années 1994–1996 sont celles d’une fenêtre de tolérance éditoriale pour le genre, avant que les scandales et la normalisation progressive ne ressèrent les paramètres du politiquement acceptable. Ce titre en référence directe à l’aphorisme d’Héraclite, “Πόλεμος πατήρ πάντων“, la guerre père de toutes choses — résume à lui seul la vision cosmologique du groupe.


    Πόλεμος πατήρ πάντων – Héraclite d’Éphèse, ~500 av. J.-C. Une devise que le Black Metal n’a jamais vraiment cessé de ruminer.

    Les thèmes revendiqués par Werwolf sont la guerre, la haine, la mort, l’extermination, l’aspect ésoterique du national socialisme, la philosophie nietzschéenne, et ils s’inscrivent dans une frange précise du Black Metal européen des années 1990. Cette esthétique qui convoque Nietzsche non pour sa rigueur philosophique mais pour son pathos aristocratique, son éloge de la volonté de puissance et son mépris souverain pour le troupeau médiocre, constitue alors un courant idéologique assumé au sein de la scène, particulièrement actif en Allemagne, en Pologne et en France. Werwolf voit dans le national-socialisme bien plus qu’une simple idéologie politique du XXe siècle : une réponse radicale et hiérarchique à la décadence moderne, une réaffirmation de la loi naturelle, de la volonté de puissance et de l’ordre aryen face à l’égalitarisme chrétien-bourgeois et à la démocratie marchande. C’est une lecture froide qui reconnaît au national-socialisme sa grandeur tragique : celle d’avoir osé opposer à la modernité une vision organique, guerrière et esthétique de l’existence. Le groupe, comme les autres, précise ne soutenir « aucune organisation politique » simple précaution juridique que personne ne prenait au sérieux dans cette scène.

    La scène autrichienne de l’époque, documentée notamment par la compilation Austrian Black Metal Syndicate: Norici Obscura Pars (1995), offre un contexte dans lequel Werwolf s’inscrit tout en s’en démarquant musicalement. Là où nombre de leurs contemporains viennois cultivent une esthétique occulte, sataniste ou paienne, Werwolf produit un disque structuré, cohérent, ancré davantage dans les codes du Black Metal germanique ou polonais que dans l’héritage des pionniers locaux.

    Après la sortie de son unique album en 1996, Werwolf disparaît. Le groupe s’évanouit dans le silence de l’underground, laissant derrière lui un seul opus, mais ô combien précieux.

    La signification du mot “morale” est relative et interchangeable.
    Après une bataille perdue, la morale du vaincu consiste à enfreindre ses lois.
    Il ne reste alors que le vrai caractère…
    et bien peu s’en prévalent des deux côtés.

    Hagen 1995

    Zeitenwende est un terme allemand riche, qui désigne le « tournant des temps » ou la rupture d’époque, est un titre d’album qui dit davantage que ses neuf pistes ne semblent vouloir l’avouer. En le choisissant pour baptiser leur seul et unique disque, Werwolf ancre d’emblée leur musique dans une vision téléologique : celle d’un monde en bascule, dont le Black Metal serait l’une des manifestations les plus honnêtes. Le sous-titre, Only the Strong Survive, conclut le diagnostic avec la brutalité d’un darwinisme social sans concession. La production de Cornelius Dix aux Cosmix Studios mérite d’être signalée. Rugueuse sans être inaudible. L’album demeure, même à distance, un objet singulier dans la production autrichienne de l’époque plus construit, plus délibéré, plus orienté vers la scène germanophone que vers les codes locaux.

    L’album s’ouvre sur un Prelude atmosphérique, bref et bruissant, qui installe une tension proprement héraclitéenne avant de plonger dans le corps du disque. Warwolf  déploie un Black Metal martial et lourd en midtempo avec des riffs solides, directs, portés par la rythmique ferme de Trifixion. On est ici plus proche de la précision germanique ou polonaises que des melodies scandinave. Les guitares de Wolf construisent des structures répétitives qui doivent autant à la transe qu’à la brutalité, et les claviers viennent par intermittence renforcer une impression épique sans jamais écraser la matière primaire.

    War Is King and Father of All est le morceau le plus connu du groupe, celui que Nuclear Blast avait retenu en 1995, et sa popularité relative se comprend : c’est le titre le plus direct du lot, celui où la structure riff–refrain–riff fonctionne avec une efficacité qui contraste avec l’opacité de certains passages de l’album. La référence héraclitéenne du titre n’est pas décorative ; le Black Metal militariste des années 1990 avait une propension réelle, si pas toujours raffinée, à convoquer les présocratiques — en particulier Héraclite, dont l’apologie du conflit comme principe ontologique convenait idéalement à une scène qui se vivait comme la négation du monde pacifié.

    The True God Lives in the Mind est l’un des moments les plus intéressants de cet opus. Le titre annonce un matérialisme mystique, la divinité comme construction mentale, volonté projetée, non comme entité extérieure, qui renvoie moins au Satanisme littéral qu’à une lecture du Nietzsche de Par-delà le bien et le mal ou à l’idéalisme sombre de Schopenhauer, pour qui le monde n’est que représentation et volonté aveugle. Musicalement, le titre est le plus atmosphérique du disque, avec une introduction de clavier qui rappelle fugacement les premières œuvres de Burzum, avant que la machine rythmique ne prenne le relais sur fond de samples de bombardements en piqué de Stukas. J’avais presque oublié de mentionner Lili Marleen, ce titre associé à Marlene Dietrich, qui surgit ici en sample comme un fantôme venu d’un autre âge. Derrière sa douceur trompeuse, cette chanson, devenue l’un des emblèmes sentimentaux de la seconde guerre mondiale, charriait tout un imaginaire de solitude, d’attente amoureuse et de fatalité. Son inclusion renvoie à ces mélodies que les soldats allemands écoutaient pour calmer leur peur, suspendre quelques instants le vacarme intérieur, avant de basculer vers le front.

    “Le monde est au bord du gouffre…”

    Only the Strong Will Survive  poursuit dans la même veine martiale, alternant passages mid-tempo chargés et éclats de vélocité. Le chant d’Hagen (voix hurlée, corrosive, et haineuse) est complété sur les deux derniers titres de la face par les vocalises additionnelles d’Adrian W., ce qui introduit une légère variation de texture. 

    On the Edge to a New Age débute sur un sample qui semble provenir d’un discours de Joseph Goebbels. Par sa construction, le titre doit beaucoup à l’esthétique martial industrial : usage massif de samples, cadence mid-tempo, tension hypnotique, et mise en forme d’un black metal martial et dirigiste qui érige la guerre totale en idéal, sinon en nécessité. Ce titre est tres avantgarde avec des projets qui suivront comme celui de Sturmführer, Swirling Sunwheel etc.

    Under the Flag of the Sunwheel est, thématiquement, le morceau le plus explicite du disque le Sonnenrad, symbole runique utilisé comme emblème par les SS, est ici convoqué sans métaphore. Le groupe avait précisé ne soutenir aucune organisation ; mais la symbolique est là, posée comme un fait et on a bien compris leur orientation idéologique. Malheureusement pas de paroles dans le livret.

    Eclipse by the Moon nous offre une introduction hommage a la Charlemagne avec un sample de Képi blanc qui est un chant de la Légion étrangère française. Il est interprété sur l’air du Panzerlied, chant officiel de la Panzerwaffe. Composé par Kurt Wiehle en juin 1935, ce chant, très populaire durant la Seconde Guerre mondiale, fut l’un des plus célèbres du répertoire militaire allemand. Au cours de la guerre, il fut ensuite traduit et adapté par des membres de la Légion des volontaires français contre le bolchevisme (LVF). Ces volontaires qui partirent combattre heroiquement sur le front de l’Est aux côtés du Reich contre l’Union Soviétique de Staline.

    « La vie ne sourit qu’aux plus forts, aux plus vaillants
    L’ardeur, la fierté, la jeunesse sont dans nos rangs,
    Pour nos combats, nos luttes
    Honneur, Fidélité sur nos drapeaux
    Foulant la boue sombre »

    Suite à ce vibrant hommage, un black metal agonisant se répand en nappes déstructurées sur plus de six minutes, comme si le monde se vidait lentement de sa substance. La cassure avec les autres compositions de l’album en devient d’autant plus saisissante. L’influence de Trifixion y plane constamment, presque spectralement.

    March ’til Death referme l’album sur un sample de bruits de botte et de tir de mitraille.

    Werwolf ne laisse rien derrière lui, au sens commercial du terme. Pas de catalogue t-shirt, pas de nom sur une affiche de concert, pas de mythe entretenu. Ce qui reste, c’est un disque « Zeitenwende » qui documente un moment précis de la scène Black Metal européenne : celui où, à l’abri du regard grand public, des musiciens issus d’une Vienne impériale et déclinante tentaient de faire de la violence sonore un instrument politique. 

    De mon point de vue, cet album compte sans doute parmi ceux qui ont le plus profondément influencé, de manière directe ou indirecte, l’émergence du mouvement NSBM quelques années plus tard. Même s’il lui manque sans doute un dernier surcroît de grandeur pour s’imposer comme un chef-d’œuvre absolument incontournable du black metal, cet album m’a néanmoins profondément marqué.

    “Kill Yourself or Die” pour citer un grand nom du Black Metal français !

    Peu après, Trifixion prend ses distances avec le milieu black metal pour s’orienter vers des projets radicalement différents. Il apparaît d’abord dans Vienna Subs, formation électronique/new wave fondée autour de 2000, puis dans Spicecake, groupe aux accents funk-rock/pop, dont il semble encore faire partie aujourd’hui. Espérons qu’il ait sa carte au FPÖ : ce serait, à tout le moins, le minimum syndical !

    Après cette sortie, Hagen s’éloigne progressivement de la scène black metal, jusqu’à disparaître presque entièrement des radars de l’underground. Dans le même temps, Lethal Records cesse ses activités peu après, sur fond de réputation déjà fortement dégradée. Plusieurs groupes ont en effet dénoncé des pratiques de label douteuses, voire franchement malhonnêtes. Des accusations particulièrement sévères apparaissent notamment dans diverses interviews et citations relayées autour de groupes comme Unholy, Hellwitch ou Graveland, où Michael Piesch est décrit comme un voleur, un “rip-off” ou un escroc. Ces témoignages suffisent à montrer l’image désastreuse qu’il a laissée dans une partie de l’underground, même s’ils reflètent aussi, naturellement, le point de vue des groupes lésés.

    L’album de Werwolf a été réédité de manière non officielle en 2015 par Burznazg Productions. Le label, fondé à l’origine par Varg Vikernes en 1993, fut ensuite abandonné par ce dernier au profit de Cymophane Records. Après 1996, Burznazg aurait été repris par Ronald “Wolf” Möbus et Stephan “Brandolf” Guba, au moment où Vikernes en aurait cédé les droits à JFN, alors même que les deux hommes étaient emprisonnés pour meurtre. Tombé une nouvelle fois dans l’oubli au début des années 2000, le label refait surface en 2011 sous l’égide d’une entité restée inconnue.

    Fait plus troublant encore, Burznazg a également réédité l’album de Trifixion, du matériel de Pervertum, ainsi que la première démo de Summoning. Une telle série ne peut qu’interroger : difficile, dans ces conditions, de ne pas se demander si l’ombre de Hagen ne continue pas de flotter sur ces résurrections discographiques.

  • 🇮🇹 Infernal Goat – Capra Omnia Vincit

    Dans le black metal italien, Opera IX, Mortuary Drape ou Altar of Perversion ont imposé des visions fortes, construites autour du paganisme ou de l’occultisme. Infernal Goat évolue sur un autre terrain. Plus brutal, plus chaotique, plus directement belliqueux, le groupe ne recherche pas l’élégance ésotérique et ni la transcendance par l’atmosphère. Fondé à Sassari entre 1997 et 1998, il s’est développé dans une fidélité constante à un black/thrash metal offensif, antichrétien, sale, rapide et sans compromis.

    La Sardaigne n’est pas ici un simple point d’origine. C’est une île où subsiste, sous la couche chrétienne imposée par les siècles, l’ombre plus ancienne d’un monde antérieur : Nuraghes, mémoires païennes, rites archaïques, survivances masquées, terre minérale plus vieille que les sermons. C’est ce contraste qui importe. Non pas faire de l’archéologie décorative, mais comprendre qu’un lieu marqué par une civilisation oubliée, puis recouvert par le christianisme, peut constituer un terrain naturel pour une musique de refus. Infernal Goat ne folklorise pas cette profondeur. Il ne joue pas au paganisme de brochure. Mais il en conserve quelque chose d’essentiel : l’idée d’une force ancienne qui n’a jamais totalement plié, la fierté instinctive d’un sang européen qui refuse l’uniformisation morale et spirituelle venue d’Orient.

    La position géographique de l’île renforce cette psychologie de résistance. Au cœur de la Méditerranée occidentale, la Sardaigne a toujours été convoitée, utilisée, administrée sans jamais être dissoute. Cette condition de périphérie fière au sein d’un espace central produit une méfiance instinctive envers les centres de pouvoir, une mémoire vive des dominations successives et un enracinement rude. Dans ce contexte, un black metal hostile, intransigeant est presque une évidence organique, une réponse païenne à l’occupation chrétienne des âmes et des terres européennes.

    Dans les pages du fanzine italien ‘Corvorum Cibaria’, Lord Goat définit le black metal comme une forme d’art sonore et verbal extrême, sans compromis ni schémas prédéfinis. La formule suffit presque à résumer le groupe. Infernal Goat n’a jamais voulu composer une musique de contemplation, encore moins un black metal atmosphérique destiné à flatter des sensibilités modernes avides de frissons propres. Lord Impaler parle au contraire d’un “appareil offensif”. Toute leur œuvre découle de cette idée : un son acide, agressif, traumatique, conçu pour heurter plus que pour séduire.

    Les influences revendiquées vont dans le même sens : Darkthrone, Impaled Nazarene, puis Enthroned, Marduk, et plus tard Desaster ou Destroyer 666 mais aussi sur la fin une inclinaison pour le War Metal. On comprend alors que le groupe n’a jamais voulu produire un black metal de brume et de posture, mais une musique de choc, de frappe, de blessure volontaire.


    La scène black metal sarde n’a jamais constitué un bloc massif. Elle est restée marginale, dispersée, profondément underground, plus proche d’une résistance locale que d’une véritable école structurée. À côté d’Infernal Goat, plusieurs noms permettent pourtant d’en dessiner les contours dont je fais une petite présentation.

    Paganfuries, formé à Villacidro en 1997, compte parmi les premières expressions identifiables du black metal sarde. Le groupe évoluait dans un pagan black metal assez direct, encore proche de certaines formes primitives du genre, mais déjà traversé par une volonté d’enracinement spirituel. Sa thématique mêlait anti-christianisme et paganisme, ce qui le plaçait dans une opposition frontale à l’héritage religieux dominant, tout en cherchant du côté d’un imaginaire plus ancien, plus tellurique, plus païen.

    Vultur, originaire de Portoscuso dans le sud de la Sardaigne, incarne une forme de black metal plus nettement singularisée par son ancrage local. Le groupe pratique un black metal classique dans sa structure, mais dont la substance thématique repose sur l’occultisme sarde. Chez lui, l’île n’est pas seulement un décor ni un prétexte folklorique : elle devient un réservoir de croyances, de rites et de survivances obscures. Cet enracinement est renforcé par l’usage de la langue sarde dans une partie de sa discographie, ce qui donne à son œuvre une identité insulaire forte sans l’éloigner de la noirceur fondamentale du genre.

    Waffen SS, formé à Cagliari au début des années 2000, représente l’un des versants les plus idéologiquement marqués de la scène black metal sarde. Musicalement, le groupe pratiquait un NSBM raw et direct, sans grande sophistication. Plus qu’un simple projet de black metal insulaire, Waffen SS s’inscrivait donc dans la frange NSBM, avec tout ce que cela implique de radicalité. Le groupe n’aura existé que de 2001 à 2004, avant sa disparition mais il restera certainement comme le groupe le plus scandaleux d’Italie.

    Shardana, venu de Cagliari et actif depuis 2008, occupe une place un peu différente. Son parcours stylistique l’a conduit d’un thrash metal vers une forme pagan black metal épique. Sa thématique est centrée sur l’histoire et le folklore sardes, avec une insistance marquée sur la mémoire ancienne, la guerre, l’identité et le passé insulaire.

    Kre’u, originaire de Ovodda, dans la province de Nuoro, appartient à une génération plus récente. Le groupe pratique un black metal enraciné dans un imaginaire plus rugueux, lié à l’intérieur de l’île et à ses terres les plus dures. Sa thématique tourne autour des bandits et hors-la-loi sardes, ce qui lui donne une coloration à la fois locale, âpre et paienne. Jusqu’à son nom, qui renvoie au chêne dans le dialecte de Barbagia, le projet semble vouloir renouer avec une Sardaigne plus archaïque, plus rude, moins folklorisée que vécue comme un territoire de résistance.

    Ganondorf, originaire de Nulvi, dans la province de Sassari en Sardaigne, est un groupe actif depuis 2006, d’abord conçu comme le one-man band de Nicola Piras avant d’évoluer vers une formation complète au fil des années. Musicalement, le projet pratique un black metal assez traditionnel dans sa forme, sans hybridation affichée, avec une identité que le groupe lui-même rattache volontiers à un “unholy Sardinian black metal”.

    On peut encore mentionner Unholy Impaler, relié à l’écosystème d’Infernal Goat, ou d’autres formations plus périphériques. Dans cet ensemble éclaté, d’autres formations plus discrètes viennent encore compléter les contours de cette scène insulaire.

    Asagrimmr, originaire de Luras en Gallura, développe un black metal d’inspiration païenne, nourri par une sensibilité tournée vers la nature, la mythologie nordique et une forme de spiritualité archaïque. L’ensemble s’inscrit dans une veine assez traditionnelle, où l’atmosphère et l’évocation comptent presque autant que l’agression pure.

    Plus sombre et plus directement arrimé aux codes les plus classiques du genre, Azagthoth, venu de Olbia, évolue dans un black metal habité par les ténèbres, l’enfer, la nuit et l’abîme. Son identité paraît moins tournée vers l’enracinement folklorique que vers une esthétique de l’ombre, plus ésotérique, plus sévère, presque plus doctrinale dans son rapport au noir.

    Avec Accabbadora, lié à Cagliari et Oristano, la référence locale devient plus nette encore. Le groupe s’appuie sur un black metal dont l’intérêt réside surtout dans son ancrage thématique, puisant dans les mythes et le folklore sardes. À travers lui, l’île n’est plus seulement un décor, mais une matière spirituelle et culturelle réinjectée dans un langage musical extrême.

    Enfin, Bloodshed, originaire de Ozieri dans la province de Sassari, se situe dans un registre plus brutal, à la jonction du black metal et du death metal. Plus massif, plus agressif, moins porté sur la contemplation, le groupe représente un versant plus sauvage de cette scène insulaire.

    Aucune de ces entités ne ressemble exactement à Infernal Goat. C’est même ce qui permet de mieux le situer : là où certains projets sardes travaillent le folklore, la langue ou la mémoire locale de façon explicite, Infernal Goat demeure le pôle le plus puriste, brutal et nihiliste de l’île, moins identitaire en surface, mais plus destructeur dans l’intention.

    Le line-up 2003 d’Infernal Goat, réunissant Lord Impaler, Lord Goat, Terragon et Fuckthenuns, semble reprendre délibérément la pose rendue célèbre par Impaled Nazarene à l’époque de Suomi Finland Perkele, comme un hommage implicite à cette esthétique de provocation frontale.

    L’un des aspects les plus parlants d’Infernal Goat est la difficulté même de son existence. Dans Corvorum Cibaria, Lord Impaler insiste sur la rareté des musiciens adéquats dans la province de Sassari et, plus largement, en Sardaigne. Ce détail pèse sur toute la discographie du groupe. Il explique les délais, les changements de formation, la lenteur de certains processus, mais aussi la solidité presque anormale du projet. Là où beaucoup de formations naissent dans un tissu local favorable, Infernal Goat s’est développé dans un environnement pauvre en relais, en infrastructures et en possibilités scéniques.

    Le noyau repose depuis l’origine sur Lord Impaler et Lord Goat, entourés au fil du temps par Terragon, FuckTheNuns, Alex Mannaia, Daniel, Xaphan Unholy et Deathmarch. Les départs n’y sont jamais traités comme des drames romantiques. Ils appartiennent à une logique plus sèche : certains ne suivent plus, d’autres se retirent, les survivants poursuivent. Le groupe avance comme avance une unité réduite qui n’attend plus grand-chose du monde extérieur.

    Cette persistance compte davantage qu’un simple argument biographique. Dans l’underground, durer sans s’édulcorer relève déjà d’une forme de victoire. Beaucoup de groupes enregistrent une démo, deux concerts, puis disparaissent dans la boue des souvenirs mal archivés. Infernal Goat, lui, a tenu la ligne. Non pas avec une productivité industrielle, mais avec une régularité austère, presque militaire, faite de reprises de position, de rééditions, de recrutements ciblés et de refus obstiné de la compromission.

    Le black metal italien a souvent produit des groupes de climat, de rite, de doctrine ou d’évocation. Opera IX a cultivé un souffle théâtral et païen immédiatement reconnaissable. Mortuary Drape a bâti un univers nécromantique d’une grande singularité. Altar of Perversion a poussé loin la dimension ésotérique et cérémonielle. Infernal Goat opère autrement. Plus agressif, moins décoratif, moins soucieux de solennité, il ramène le black metal à une fonction élémentaire : frapper, salir, blasphémer, écraser.

    Ce choix n’implique pas l’absence de contenu. Les textes sont travaillés à deux mains par Lord Goat et Lord Impaler, avec un soin accordé aux thèmes, aux métriques et au lien avec la musique. Guerre, destruction nucléaire, techniques militaires, fantasy, états psychologiques, cinéma italien : les références ne manquent pas. Mais elles ne sont jamais empaquetées comme un produit de luxe pour amateur d’extrême cultivé. Elles servent une finalité simple : produire une musique de confrontation, et non un exercice de style à commenter lors d’un vernissage.

    Lord Impaler se met en scène comme une figure d’intimidation pure : pique (!) brandi, tirant la langue, tête recouverte d’une cagoule qui semble hésiter entre le bourreau médiéval et une imagerie plus malsaine, presque sortie de Mississippi Burning. Vue d’aujourd’hui, cette physionomie pourra même évoquer, pour les plus jeunes, le youtubeur Sakrifiss.

    Pour comprendre Infernal Goat, il faut mesurer le rôle central de Lord Impaler. Il est bien plus qu’un guitariste. Compositeur, organisateur, diffuseur, graphiste, archiviste, il appartient à cette vieille espèce de militants de l’underground qui ne se contentaient pas de faire des riffs, mais bâtissaient un petit monde autour d’eux.

    Son activité via Impaler DistroList s’inscrit dans cette logique. Distro, rééditions, circulation souterraine, maintien du contact avec des gens partageant les mêmes intérêts : tout cela appartient à une conception artisanale de la survie black metal. À cela s’ajoutent les newsletters, fanzines et autres supports imprimés évoqués dans l’entretien. Dans ce domaine aussi, Lord Impaler agit comme un relais, un passeur, un conservateur de flammes noires dans une époque où l’extrême se laisse trop volontiers avaler par les automatismes numériques. Apres quelques recherches, je ne sais pas si il est encore tres actif.

    Il faut également rappeler son activité graphique. Il est crédité pour son travail sur la pochette e l’album de Trincerocrazia de Frangar et cela mérite d’être mentionné. Dans Corvorum Cibaria, il revendique par ailleurs un intérêt prononcé pour l’art monumental italien et surtout pour le Futurisme. Cela éclaire assez bien sa manière de penser l’image : vitesse, métal, projection, brutalité, guerre, modernité comme arme et non comme confort. Chez lui, le dessin et la mise en page ne sont pas des ornements de fin de chaîne. Ils prolongent la doctrine du groupe par d’autres moyens.

    Première manifestation discographique du groupe, Promo 999 est le point de départ officiel d’Infernal Goat. Enregistrée à la fin des années 1990, elle sera plus tard remise en circulation sous forme de cassette indépendante. On y trouve notamment “Eyes of Darkness”, “Total Conflict of War”, “Creatures of the Abyss”, “Cruel Message of Blood” et “Immense Forest of Desires”.

    Il ne faut pas juger cette sortie selon des critères de production ou de finition. Promo 999 vaut précisément par son état brut. Le son est raw, rugueux, limité, mais déjà porteur d’un programme très clair : anticléricalisme, guerre, noirceur primaire, refus absolu de l’embellissement. On entend un groupe qui cherche encore sa forme, mais dont la nature est déjà fixée. L’essentiel n’est pas la maîtrise ; c’est la détermination. Dans une île où la scène black metal était alors quasi inexistante, cette démo agit comme un premier acte de présence hostile.

    L’influence du Beherit de The Oath of Black Blood saute aux oreilles, alourdie par une saturation excessive et quelques accès à la limite du grindcore. Mais derrière ce chaos sale et brutal, il reste surtout une demo de black metal assez faible, mal tenu, dont le chant souligne davantage les limites qu’il ne compense les défauts. Seul “Cruel Message of Blood” surnage un peu dans cet ensemble globalement peu fameux.

    Elle révèle aussi ce que sera longtemps Infernal Goat : un groupe qui ne doit rien à une structure puissante, à un réseau médiatique ou à une scène locale solide. L’enregistrement a la rudesse des débuts véritables, ceux qui ne sont pas déjà pensés comme de futurs objets de collection, mais comme des armes de circulation dans un underground encore fait de courrier, de copies, d’échanges directs et de fidélités précaires.

    Deuxième étape, The Longest Day of Pain pousse plus loin ce qui n’était encore qu’embryonnaire sur la première promo. La démo comprend des titres comme “The Longest Day of Pain”, “Mundus est Diaboli”, “Diabolical Possession” et “The Art of Illusion”.

    Le groupe y gagne en direction. Les riffs tiennent mieux, les accélérations sont plus nettes, la sensation d’ensemble devient plus cohérente. Le black metal d’Infernal Goat commence à cesser d’être seulement un jet de bile sonore pour devenir une machine rudimentaire, mais déjà pensée pour frapper. Le titre “Mundus est Diaboli” résume d’ailleurs assez bien leur cosmologie : le monde n’est pas à sauver, il est à souiller davantage. Cette seconde démo montre un groupe encore jeune, mais déjà engagé dans une logique de guerre totale contre toute mollesse esthétique.

    Cette démo est d’ailleurs sans doute la seule du groupe à laisser percevoir de manière aussi nette une influence du black metal scandinave de la seconde vague. On y devine par endroits l’ombre des premiers Marduk, d’Enthroned, de Dark Funeral ou encore de Darkthrone, même si l’ensemble conserve une exécution plus fruste et moins marquante que ces références. Elle reflète assez bien ce que l’on pouvait entendre dans une partie du black metal underground du début des années 2000.

    Il y a dans cette sortie une violence moins accidentelle que sur la première cassette. Le groupe ne s’est pas adouci, il s’est structuré dans une cacophonie bruyante façon premiere vague du Black Metal.

    Avec Bestial Passion, Infernal Goat franchit un cap évident. Déja la pochette qui fait penser de suite au premier épisode de la série Black Mirror tandis que les Romains auraient parlé plus simplement d’un accouplement contre nature ou d’une scène inspirée du mythe de Pasiphaé. Néron fit d’ailleurs représenter dans l’arène une reconstitution fameuse de ce mythe, où un taureau montait une fausse génisse dissimulant une femme.

    La sortie paraît en cassette chez les italiens de Salem 1692 Productions, dans un tirage limité à 100 copies. On y retrouve notamment “Bestial Passion”, “Revenge of Legions”, une version non publiée de “Total Conflict of War”, ainsi que “Diabolical Possession” et “The Art of Illusion”.

    Ici, le groupe ne se contente plus d’exister : il commence à se définir avec netteté. Le mot bestial ne relève pas du cliché paresseux. Il exprime une volonté précise : rabaisser l’homme prétendument civilisé au rang de bête de guerre, de désir, de haine, de violence. Le christianisme latin a voulu discipliner les instincts ; Infernal Goat répond par la célébration d’une animalité agressive, mal élevée, antichrétienne et revendiquée. La démo possède encore les défauts de sa nature, mais elle laisse déjà entendre une écriture plus compacte et une violence moins accidentelle.

    Le style est plus marqué Black Thrash avec une ligne de chant ecrochée qui vomit sa haine. Le titre Revenge Of Legions est vraiment pas mal au niveau de l’impact et accrocheur. La aussi les influences vont du début de Sodom en passant par Impaled Nazarene.

    Le tirage limité à cent exemplaires dit aussi quelque chose de cette époque. On est dans la petite échelle réelle, celle où chaque objet compte parce qu’il circule dans un réseau étroit, presque clandestin.

    Premier jalon véritablement décisif, We Like the Goat… and the Goat Like Us est le disque sur lequel Infernal Goat cesse d’apparaître comme une simple entité de démos pour prendre la forme d’un projet plus stable, plus affirmé, plus cohérent. La première édition paraît chez Black Vomit Productions, avant une réédition CD limitée chez Dawn of Sadness en 2007, puis une version remasterisée soutenue par Impaler DistroList.

    Six titres pour une durée totale modeste, mais dont le contenu thématique illustre parfaitement la vision d’Infernal Goat. On y retrouve une référence directe à Nietzsche (“Also Spracht Zarathustra”), une invective anti-tolérance qui n’aurait rien à envier à n’importe quel pamphlet politique (“Tolerance Is A Fucking Trend”), une attaque contre le Golgotha chrétien (“Golgotha Calvaria Christi”) et la destruction de tout ce que le christianisme représente (“Christian Explosion”).

    Sur le plan musical, les influences se perçoivent assez nettement. On pense bien sûr à Impaled Nazarene, mais aussi à Tsatthoggua, Bestial Warlust, Abigail ou Goatpenis. Rien ici n’est particulièrement dissimulé : l’attaque est directe, primitive, sans détour inutile. La principale faiblesse vient sans doute de la production, qui manque encore d’ampleur et de puissance. Mais ce défaut ne nuit pas réellement au disque ; il participe même, dans une certaine mesure, à son charme hostile. Cette sécheresse sonore évite à l’ensemble toute graisse superflue et maintient le groupe dans une logique de morsure plutôt que de démonstration.

    Le visuel mérite également d’être relevé. Cette vieille photographie, avec son atmosphère ambiguë, presque sortie d’une imagerie new age / wiccane défraîchie des années 1980, produit un effet singulier. Quoi qu’il en soit, ce choix fonctionne. Il confère au disque un parfum old school tout à fait appréciable. Les membres du groupe ont d’ailleurs eux-mêmes souligné l’attention portée à l’artwork et à la présentation générale. Là encore, Infernal Goat montre qu’il ne se réduit pas à une simple décharge sonore : l’identité visuelle fait déjà partie intégrante de son arsenal.

    Cette compilation de 2005 rassemble les premiers demos du groupe. Elle existe notamment en CD chez le label chilien Frater D.M. et en cassette chez le label tcheque Mass Catharsis Productions. Elle compile le contenu issu de Promo 999, The Longest Day of Pain et Bestial Passion.

    Ce n’est pas un simple remplissage discographique. Dans l’underground, ce type d’objet sert à sauver les premiers travaux de l’oubli et à consolider une mémoire. Ici, il permet surtout de constater que les débuts d’Infernal Goat ne constituent pas une préhistoire maladroite, mais bien la matrice complète du groupe. Écoutée d’un bloc, cette compilation donne une image particulièrement cohérente de leur première période : black metal sale, guerre, chèvre, blasphème, vitesse, et refus de toute sophistication parasite.

    Elle a aussi une fonction presque doctrinale. En rassemblant ces enregistrements, le groupe affirme que son passé n’est pas une peau morte dont il faudrait se débarrasser, mais un noyau de fidélité. Il n’y a pas chez Infernal Goat cette honte du matériau primitif que l’on retrouve chez tant de formations ayant fini par rêver d’une carrière propre. Ici, les premières saletés sont revendiquées comme des fondations.

    Avec Extended Black Infamity / Motorpanzers, Infernal Goat entre dans une phase plus mécanique, plus martiale et nettement plus dissonante. Le disque paraît sous la forme d’un EP chez les allemands de Necromancer Records qui sont spécialisés dans la production uniquement d’EP, dans un tirage limité à 300 exemplaires. Il comprend “Extended Black Infamy”, “Inhuman Tainted Hatred”, “Motorpanzers” et “Continuous Horns Rising”.

    Cet EP joue un rôle charnière dans la trajectoire du groupe. D’une part, il prouve qu’Infernal Goat reste debout malgré les fractures de line-up et les lenteurs structurelles qui ont marqué son parcours. D’autre part, il durcit sensiblement son langage. Le black thrash y devient plus heurté, plus industriel, plus chaotique dans sa manière de produire la violence. On est loin de la sécheresse relativement primitive des travaux précédents : ici, le groupe pousse plus loin la dissonance, la saturation et une forme de brutalité plus froide, presque mécanique. Certaines influences peuvent évoquer Aborym, Ad Hominem ou même, par moments, Frangar, tant l’ensemble semble chercher moins le riff immédiatement mémorisable que la sensation d’écrasement et de vacarme organisé. Le résultat est franchement cacophonique, parfois même hostile à la première écoute, mais cette intensité fait précisément sa force. Ce disque ne cherche pas à plaire ; il cherche à imposer une pression.

    Le titre “Motorpanzers” prolonge logiquement l’imaginaire guerrier déjà présent dès les premières démos. Le terme renvoie aux véhicules blindés motorisés du IIIeme Reich et également au titre Motörpenis d’Impaled Nazarene. Cela inscrit le morceau dans un vocabulaire de guerre industrielle, de déploiement mécanique et de destruction technique. Le black metal a souvent entretenu une fascination esthétique pour ce type d’imagerie, non par souci documentaire, mais parce que la machine de guerre moderne incarne une forme de puissance inhumaine, froide et aveugle. Dans le cas d’Infernal Goat, cette dimension entre ici plus clairement dans la musique elle-même : le disque ne parle pas seulement de guerre, il commence à sonner comme une mécanique de guerre.

    Cette orientation n’est pas sans rappeler, dans un autre registre, certaines intuitions du Futurisme italien, lorsque la machine, la vitesse, le métal et le fracas étaient exaltés comme figures d’énergie pure. Sans aller jusqu’à faire d’Infernal Goat un groupe “futuriste”, il y a ici une même attirance pour le choc, le bruit, l’élan violent, la matière lancée à pleine vitesse contre le monde. Marinetti, en effet, n’aurait peut-être pas détesté un tel vacarme.

    Le choix du 7″ a lui aussi du sens. Ce format conserve quelque chose de plus tranchant, de plus nerveux, de plus offensif qu’un album long. Il oblige à aller à l’essentiel, sans graisse ni détour. Dans le cas de Extended Black Infamity / Motorpanzers, cela renforce encore l’impression de disque-coup de poing : court, dense, agressif, conçu pour frapper vite et laisser une trace.

    Quinze ans après la formation du groupe — et dix ans après leur premier EP officiel — Infernal Goat publie enfin son premier album complet. Le titre éponyme, acte d’affirmation identitaire classique dans le genre, sort en septembre 2013 via plusieurs structures brésiliennes : Sociedade dos Mortos, Sacrum Vermem Distro et Impaler Records. Le fait que la distribution soit entièrement assurée depuis le Brésil n’est pas anodin : la scène underground sud-américaine, particulièrement au Brésil et en Colombie, constitue depuis les années quatre-vingt l’un des foyers les plus actifs et les moins compromis du Black Metal mondial.

    Dix titres, enregistrés au Red Warlock Studio avec Andy Mornar alias Andrea Giribaldi, qui signe également le son du second album. La formation est alors réduite à un quatro : Lord Goat au chant, Lord Impaler à la guitare et à la basse, Alex Mannaia à la batterie et la bassiste Xaphan Unholy.

    Ce premier full-length possède le mérite des œuvres attendues longtemps : il ne trahit pas. On y trouve “Bestial Conqueror’s Attack”, “Religious Terror”, “Thermonuclear War Division”, “Capra Omnia Vincit” et d’autres pièces qui fixent enfin, sur la longueur, la véritable identité du groupe. La présence d’Alex Mannaia à la batterie fut décisive, et le disque sonne comme ce qu’il est : non pas un simple aboutissement chronologique, mais la consolidation d’une force longtemps maintenue dans des conditions précaires. Ce n’est pas un album narratif au sens classique. C’est, pour reprendre une idée formulée par le groupe lui-même, une sorte de concept de destruction par la musique. Tout y vise l’impact, la cohérence, l’offensive.

    Le style retrouver celui de leur premier EP de 2003 ‘We Like the Goat…’ avec une véritable ovation du Black Thrash passant de Gospel of The Horns, Aura Noir, Impaled Nazarene, Desaster, Destroyer 666, Atomizer ou encore Abigail. Ils font bien le job et cet opus est vraiment intense avec pas vraiment de temps mort. Le terme qui me vient le plus en tete c’est velocité.

    Quinze ans après la formation du groupe, et dix ans après son premier EP officiel, Infernal Goat finit par faire paraître son premier album complet (!!!). L’éponyme Infernal Goat, publié en septembre 2013 par Sociedade dos Mortos, Sacrum Vermem Distro et Impaled Records, arrive tard. Le fait que cette sortie soit portée par des structures brésiliennes a d’ailleurs sa logique : le Brésil et, plus largement, l’underground sud-américain ont longtemps représenté une terre d’accueil plus crédible pour ce type de black metal que bien des scènes européennes déjà gagnées par le confort, la pose ou la neutralisation culturelle.

    Enregistré au Red Warlock Studio, l’album repose alors sur un noyau réduit mais efficace : Lord Goat au chant, Lord Impaler aux guitares et à la basse & Alex Mannaia à la batterie. Ce premier full-length ne trahit rien. Il aligne “Bestial Conqueror’s Attack”, “Religious Terror”, “Thermonuclear War Division”, “Capra Omnia Vincit” et d’autres titres qui donnent enfin au groupe la possibilité d’étendre sa violence sur la durée sans la diluer. Il ne s’agit ni d’un concept-album narratif ni d’un manifeste théorique. C’est un bloc offensif, une démonstration de continuité, un disque qui transforme des années de persistance souterraine en machine cohérente.

    Musicalement, Infernal Goat retrouve l’élan agressif de We Like the Goat…, mais avec davantage de coffre. Le black/thrash qu’il déploie évoque frontalement Gospel of the Horns, Aura Noir, Impaled Nazarene, Desaster, Destroyer 666, Atomizer, Infernal War ou Abigail. Le disque avance sans presque aucun temps mort, sans respiration inutile, sans pause accordée à l’auditeur. Le terme qui s’impose ici est celui de vélocité : tout va vite, tout coupe, tout attaque. Infernal Goat ne cherche pas la profondeur atmosphérique, mais la percussion, le heurt, la charge. Et dans ce registre, l’album accomplit parfaitement sa mission. Ok, aprés on ne retiendra pas forcement un titre en particulier.

    Huit années s’écoulent entre le premier album et ce second effort, publié le 21 mars 2021, jour de l’équinoxe de printemps, date qui n’est probablement pas le fruit du hasard pour un groupe dont les références occultes sont omniprésentes. L’équinoxe correspond à Ostara dans le calendrier pagano-néo-germanique, fête du renouveau que le groupe célèbre à sa façon, avec une pochette de vinyle sur laquelle ne figurent ni fleurs ni agneaux.

    La pochette de Goatmetal mérite qu’on s’y attarde. Réalisée par la bassiste Xaphan Unholy, elle tranche avec une bonne partie de l’imagerie black metal contemporaine. Au lieu d’un décor convenu de ruines, de forêt ou de guerre illustrative, elle propose une vision plus hiératique : une figure cornue et souveraine, presque trônante, entourée de silhouettes soumises, comme si le disque ne mettait pas seulement en scène le blasphème, mais la fondation d’un ordre infernal. Le bleu spectral qui domine l’ensemble ne produit pas seulement un effet de froideur ; il donne à l’image une dimension minérale, presque liturgique, comme une icône sacrée retournée contre le ciel. La chèvre n’y apparaît plus comme simple emblème de provocation, mais comme principe de domination. Cette pochette fonctionne précisément parce qu’elle ne se contente pas d’illustrer la guerre ou la destruction : elle donne à Goatmetal une allure de fresque hérétique, plus conceptuelle que décorative, et renforce l’idée d’un album pensé comme une prise de pouvoir noire plutôt que comme un simple déchaînement sonore. Avant une évolution personnelle vers quelque chose de plus spirituel, Xaphan Unholy s’était distinguée par un travail graphique en noir et blanc d’une rare virulence blasphématoire, où se mêlaient accouplements démoniaques, sexualité souillée et iconographie antichrétienne. Un univers visuel qui aurait sans difficulté parlé à des groupes comme Archgoat, Black Witchery ou Anal Blasphemy.

    Goatmetal marque une évolution sensible. La formation s’est étoffée : Lord Goat au chant, Lord Impaler à la guitare, Daniel à la seconde guitare, Xaphan Unholy à la basse, Deathmarch à la batterie. Cinq musiciens contre trois sur le premier album. La production, toujours assurée par Andy Mornar au Red Warlock Studio, est plus affirmée sans trahir l’esthétique du groupe.

    Goatmetal est probablement le disque le plus abouti d’Infernal Goat. Il paraît le 21 mars 2021 chez Sociedade dos Mortos, avec A Ordem Do Caos Distro, d’abord en CD limité à 500 exemplaires. Une édition vinyle 12 pouces suivra en septembre 2025, limitée à 100 copies.

    Huit titres, dont l’ouverture monumentale “Atomic War Bombarders” déroule dix minutes vingt et une secondes d’assaut sonore, une ambition formelle inédite dans la discographie d’Infernal Goat, qui affirmait jusqu’alors une préférence pour les formats courts et percutants. Le Black Metal et ses durées étendues : de Filosofem de Burzum aux épopées de Wolves in the Throne Room, la tradition des longues pièces instrumentales appartient au genre. Infernal Goat, à sa façon, y contribue.

    Thématiquement, l’album déplace partiellement le curseur de l’antichristianisme pur vers un imaginaire militaire et post-apocalyptique que certain surnome le ‘Goat Metal’ (On pense de suite aux brésiliens de Goatpenis visuelement) : “Strength of Mobile Walls”, “Antichrists and Gasmasks”, “Neverending Deployment”, “Eye Behind the Wall”. Le masque à gaz comme accessoire des temps modernes, héritage des tranchées de 14-18, des bombardements chimiques de la Première Guerre mondiale, des craintes de guerre bactériologique de la Guerre Froide — trouve ici une résonance particulière dans un album sorti en pleine pandémie mondiale, alors que le masque chirurgical venait de devenir l’objet politique le plus débattu du XXIe siècle.

    Avec du recul, il n’est pas certain que Goatmetal surpasse le premier album, tant les deux disques diffèrent dans leur approche. Là où l’éponyme de 2013 restait encore solidement arrimé à un black/thrash rapide et tranchant, Goatmetal semble par moments laisser ce versant s’effacer au profit d’une orientation plus war metal à l’ancienne. L’album est globalement moins véloce que son prédécesseur et ménage davantage de passages mid-tempo, qui peuvent rappeler par instants les Australiens d’Atomizer ou les polonais de Infernal War. Cela ne l’affaiblit pas pour autant. Au contraire, il conserve une vraie force de percussion, une dynamique constante et une virulence intacte, dans un style que peu de groupes pratiquent encore avec une telle conviction. Dans un tel registre, Infernal Goat doit se révéler particulièrement efficace en concert.

    L’album a été réédité sur vinyle 12″ en septembre 2025, pressé à 100 exemplaires seulement chez Impaled List Distro. Le marché du disque vinyl underground : une économie de la rareté qui n’obéit pas aux lois de la streaming economy mais à d’autres logiques, celles d’une communauté qui consomme en connaissance de cause.

    Dernier document publié à ce jour, Promo 2023 confirme qu’Infernal Goat demeure actif et fidèle à sa ligne. Enregistrée à Bessude, dans la région de Sassari, elle comprend “Official Destruction of Christ”, “The Mutant Devil” et “Goatcommando Worldwide Annihilation”. Ces trois titres seront ensuite repris sur le split Heralding the Imminent Genesis of Oblivion, paru en cassette le 18 janvier 2025 via Impaler DistroList, aux côtés des Siciliens de Heruka, davantage portés sur un black metal atmosphérique, et de Orcrist, formation de Bologne au registre plus enraciné, plus rugueux, et plus proche par certains aspects de l’esprit d’Infernal Goat.

    Musicalement, ces trois morceaux marquent un nouveau resserrement. Le versant thrash y semble presque entièrement dissous au profit d’un black metal beaucoup plus raw, plus primitif, plus violent dans son expression immédiate. La production est minimaliste, râpeuse, bruyante, parfois à la limite de la saturation, mais elle sert précisément ce que le groupe cherche ici : non plus la frappe nerveuse du black/thrash, mais une forme d’agression plus nue, plus opaque, plus suffocante. À l’écoute, certaines affinités peuvent évoquer des groupes canadiens comme Conqueror, Axis of Advance ou Nuclearhammer, tant l’ensemble privilégie le chaos martial, la brutalité sèche et la sensation d’écrasement plutôt que la lisibilité classique du riff.

    Il ne s’agit pas d’une simple curiosité tardive, mais d’un signe clair : Infernal Goat continue d’avancer, de travailler, et de vomir sa haine contre le monde judéo-chrétien avec une fidélité qui force davantage le respect que bien des carrières mieux exposées.

    Plus de vingt-cinq ans d’activité, une discographie modeste mais cohérente, une fidélité absolue à une esthétique et à un mode de diffusion, des connexions avec des réseaux underground brésiliens, italiens et européens : Infernal Goat représente ce que le Black Metal a de plus obstinément irréductible. Pas élitiste au sens politique du terme mais résistant à toute logique d’intégration dans l’économie culturelle mainstream.

    La Sardaigne elle-même constitue peut-être un terreau plus favorable qu’il n’y paraît pour ce type de musique. Le Black Metal a toujours prospéré à la marge des centres culturels, dans les régions où l’on a des raisons de ne pas aimer le monde tel qu’il est.

    Capra Omnia Vincit !

    https://infernalgoat.bandcamp.com/music

  • 🇦🇺 Bestial Warlust – Australie 1990–1997

    « War Metal. Blasphemy. No Compromise. »

    Il existe une ironie cruelle dans le fait que le black metal, né dans les fjords glacés de Norvège comme une résurrection païenne de l’âme européenne, ait trouvé l’un de ses avatars les plus féroces à l’autre bout du monde, dans la chaleur torride de Melbourne, en Australie. Bestial Warlust n’est pas simplement un groupe de metal extrême : c’est un document sonore issu d’une époque où l’underground constituait encore une contre-culture hermétique, délibérément hostile à toute forme de normalité bourgeoise et de décadence moderne. Une époque antérieure à Internet, où chaque cassette copiée à la main représentait un acte de foi presque un sacrement laïc dans une religion qui vénérait l’exact inverse du sacré chrétien et universaliste.

    Le black metal a toujours entretenu un rapport ambigu avec la violence : symbolique, réelle, ou les deux à la fois. En Norvège, au début des années 1990, Varg Vikernes incendiait des églises et assassinait son camarade Euronymous dans un appartement d’Oslo le 10 août 1993 ; Bård Eithun, dit Faust, batteur d’Emperor, poignardait un homosexuel dans le parc de Lillehammer en 1992, geste qui lui valut huit années de prison. Ces faits divers, largement relayés par la presse scandinave puis mondiale, ont à la fois entaché et sacralisé la scène norvégienne dans l’imaginaire collectif : un baptême dans le sang qui lui conférait une authenticité que nul communiqué de presse ne saurait fabriquer. Pendant ce temps, aux antipodes, les Australiens composaient leur propre réponse : moins théâtrale, plus primaire, davantage enracinée dans une rage viscérale que dans un projet idéologique explicite. Ils n’avaient pas besoin de faits divers. Leur musique était déjà suffisamment éloquente.

    Il faut comprendre ce qu’était Melbourne en 1990 pour saisir la source de cette musique. Deuxième ville d’Australie, elle constituait alors un concentré de contradictions post-industrielles : une façade culturelle raffinée posée sur un tissu de banlieues ouvrières blanches, encore imprégnées de l’esprit du White Australia Policy : cette politique raciale explicite, en vigueur de 1901 à 1973, qui visait à préserver l’Australie comme une terre exclusivement européenne, un bastion du sang blanc face à l’invasion asiatique et à la dilution raciale. La scène metal y était active mais confinée à quelques salles du centre et des faubourgs, sans médiatisation, sans budget, sans aucune structure institutionnelle. C’était le terreau idéal où pouvait pousser un black metal extrême, dernier cri d’une identité européenne transplantée dans un environnement hostile.

    Bestial Warlust est le produit direct de cette scène et de cette époque. Leur musique convoque les mêmes archétypes que les grandes batailles de l’histoire européenne (Thermopyles, Verdun, la Somme, Stalingrad), ces engagements où l’individu blanc se voit réduit à néant face à la mécanique industrielle de la destruction, et où pourtant il affirme, dans le sang et la boue, sa volonté de persévérer. Leur esthétique guerrière n’est pas une posture marketing : c’est une philosophie nihiliste appliquée au son, une réponse sonore à la question que Schopenhauer posait sans le savoir : que faire d’une existence qui n’a pas demandé à exister ? Dans le cas de ces Australiens blancs, la réponse fut simple et brutale : la transformer en arme, en hurlement de rage contre la civilisation qui les avait exilés aux confins du monde tout en menaçant, déjà, de les dissoudre.

    Ainsi, loin des fjords norvégiens, dans la fournaise australienne, le black metal devint l’expression ultime d’une Europe assiégée qui refusait encore de mourir.

    Le black metal australien n’a pas brûlé d’églises. Il n’en avait pas besoin. Son œuvre était déjà un incendie.

    L’histoire commence en 1990, non sous le nom de Bestial Warlust, mais sous celui de Corpse Molestation — appellation d’une provocation graphique si outrancière qu’elle finit par constituer un fardeau plus qu’un atout. KK Warslut (Keith Bemrose) arrive alors de Whyalla, petite ville industrielle d’Australie du Sud dominée par une aciérie en déclin, et s’installe à Melbourne. Il y retrouve Damon Bloodstorm (Damon Burr) et forme avec lui le noyau dur d’un groupe qui se place immédiatement dans la tradition la plus brutale du black/death metal.

    Le contexte social n’est pas anodin. Whyalla, cité ouvrière blanche façonnée par le labeur européen, subissait alors les premiers assauts du déclin post-industriel : chômage chronique, désillusion et sentiment d’abandon dans une Australie qui commençait à trahir l’esprit du White Australia Policy. Cette politique raciale explicite, en vigueur de 1901 à 1973, avait voulu préserver le continent comme un bastion exclusif du sang blanc, une extension avancée de l’Europe face à l’invasion asiatique et à la dilution raciale. C’est précisément dans ce terreau de colère blanche que naissent soit des syndicalistes résignés, soit des métallurgistes extrêmes prêts à tout détruire.

    Corpse Molestation enregistre cinq démos entre 1990 et 1993. La plus notable, Descension of a Darker Deity (1992), s’écoule à environ deux mille exemplaires dans l’underground mondial — chiffre considérable pour une bande de provinciaux australiens à l’ère du fanzine photocopié et du courrier postal international. Le son est épais, pesant, influencé par Blasphemy (Vancouver), Beherit (Finlande) et Sarcófago (Belo Horizonte, Brésil) : trois groupes formant avec eux une sorte d’Internationale du metal le plus primitif, prouvant que la brutalité sonore n’a ni frontière ni latitude privilégiée, mais qu’elle trouve sa plus haute expression chez les fils de l’Europe.

    L’influence de Blasphemy mérite une mention particulière. Ce groupe canadien posa les fondations du « war metal » avec Fallen Angel of Doom en 1990 un album enregistré en trois jours, à la production catastrophique et à la vélocité absolue. La scène australienne leur doit une dette considérable, même si elle les surpassa ensuite en intensité et en rage purement aryenne.

    En 1993, la décision est prise de changer de nom. KK Warslut en exposera lui-même la raison avec une franchise désarmante : le groupe refusait d’être assimilé au brutal death metal à la Cannibal Corpse, sous-genre qu’il jugeait musicalement régressif et conceptuellement paresseux, indigne de la guerre totale qu’ils entendaient mener. Le nouveau nom, Bestial Warlust, est à la fois plus martial et plus abstrait — une formule qui sonne comme une sentence, deux substantifs qui n’ont pas besoin de verbe pour produire leur effet de foudre.

    Le batteur Marcus Hellcunt rejoint l’effectif, et la formation signe sur le label local Modern Invasion Music. La machine de guerre est en ordre de marche. Ce qui va suivre ne ressemblera à rien de ce qu’on avait entendu venir d’Australie : une réponse blanche, primitive et impitoyable à la décadence d’un monde qui avait exilé l’Europe aux antipodes tout en menaçant de l’y dissoudre.

    ✠ Note : KK Warslut partira fonder Deströyer 666 dès 1994, avant même la sortie du premier album de Bestial Warlust, tout en participant à son enregistrement. Cette simultanéité en dit long sur l’énergie créatrice et la vitalité raciale de cette période, où une poignée d’hommes blancs refusaient encore de courber l’échine.

    The land is my battlefield
    And all you sheep my prey !
    « Descension Of A Darker Deity (1992), la seule véritable démo de Corpse Molestation. Sortie à l’origine sur cassette indépendante, elle a été rééditée en vinyle en 2004 chez Black Ace Records et en tape en 2022 chez les italiens de Unholy Domain.

    Avant que la guerre ne commence véritablement, il y eut la putréfaction. Les démos de Corpse Molestation sont moins des disques que des objets de fouille archéologique, des reliques d’une époque où le metal extrême restait encore une affaire underground. Enregistrées dans des conditions spartiates, elles circulaient sous forme de cassettes dupliquées à la main, s’échangeaient contre d’autres enregistrements au sein d’un réseau postal mondial qui préfigurait Internet dans sa logique décentralisée, loin de tout contrôle institutionnel ou marchand.

    La démo Descension of a Darker Deity (1992) constitue la pièce maîtresse de cette période primitive. On y trouve déjà une version rudimentaire d’At the Graveyard of God, qui sera plus tard immortalisée sur le premier album de Bestial Warlust. Le son y est volontairement crade, saturé, écrasé par une lourdeur oppressante qui cédera ensuite la place à une vélocité plus directement guerrière et impitoyable. L’influence de Blasphemy y est omniprésente et assumée sans complexe. Cette démo ne prétend pas à la valeur autonome d’une œuvre aboutie. Elle constitue cependant le chaînon indispensable entre les proto-formes du death metal australien et le war metal que le groupe allait définir avec une brutalité excessive. Pour l’amateur averti, elle est indispensable ; pour le néophyte ou le curieux superficiel, elle reste inutile. C’est précisément l’intention : ériger une barrière infranchissable, réserver l’initiation aux seuls dignes de recevoir cette transmission de haine.

    Vengeance War ’till Death, premier album de Bestial Warlust paru en 1994, est d’abord sorti chez Modern Invasion Music. Au fil des années, le disque a connu plusieurs rééditions devenues recherchées : chez Warmetal Records en 2002 en vinyle 12″, chez Black Ace Records en 2006 en picture disc, puis chez Iron Bonehead Productions en 2015. Hells Headbangers Records a ensuite largement contribué à remettre l’album en circulation avec des éditions CD, cassette en 2017, avant une nouvelle réédition vinyle en 2024. Cette succession de pressages et de rééditions témoigne du statut culte acquis par cet album dans l’underground extrême.

    Vengeance War ’Till Death est souvent considéré comme l’un des tout premiers albums de War Metal de l’histoire du metal extrême. Enregistré au Studio 001 Carlton à Melbourne entre décembre 1993 et janvier 1994, il paraît en juin 1994. La production, entièrement assumée par le groupe lui-même, constitue un choix artistique radical : le son est sale, dense, presque écrasant dans ses graves, avec des guitares qui évoquent davantage une déchirure de l’air qu’un instrument de musique au sens conventionnel du terme. Une esthétique de ruines sonores, digne d’un continent exilé aux antipodes : un massacre auditif sans rémission.

    Sept titres. Trente et une minutes. L’économie de moyens devient ici une arme. Là où d’autres groupes dilueraient leur propos dans une heure de variations inutiles, Bestial Warlust condense tout en une charge de cavalerie frontale, sans tactique, sans merci. La référence militaire n’est pas fortuite : le war metal conçoit la musique comme une stratégie de choc, où la saturation sonore tient lieu de guerre psychologique totale contre l’ordre judéo-chrétien et bourgeois.

    Le titre éponyme ouvre l’album par une introduction brève avant que les blast-beats de Marcus Hellcunt ne déferlent avec la sauvagerie d’un barrage de Nebelwerfer, ce lance-roquettes multiple dont les projectiles hurlants labouraient les lignes ennemies sans pitié. Dweller of the Bottomless Pit introduit des variations de tempo qui témoignent d’une maîtrise déjà réelle, malgré — ou grâce à — l’apparente anarchie sonore. Satanic, qui figurera plus tard sur la compilation Blackend, reste l’un des morceaux les plus « accessibles » de l’œuvre, si tant est que ce mot puisse encore s’appliquer à un tel répertoire. Heathens va plus loin encore : à peine quatre minutes d’attaque pure, un assaut sans concession.

    Le sommet de l’album est sans doute Hammering Down the Law of the New Gods / Holocaust Wolves of the Apocalypse, titre fleuve de plus de cinq minutes qui articule deux mouvements distincts — une tactique de composition rappelant certains passages de Transilvanian Hunger de Darkthrone, sorti la même année, mais poussée ici dans une direction diamétralement opposée en termes de production et d’agressivité aryenne. La clôture avec At the Graveyard of God, déjà esquissée sur les démos de Corpse Molestation, referme le cercle de manière implacable.

    Nietzsche parlait de la « volonté de puissance » comme moteur de toute existence. Bestial Warlust en propose l’exégèse sonore la moins intellectualisée qui soit — et paradoxalement la plus honnête : une affirmation brute de la force vitale européenne, un hurlement de vengeance contre le dieu des esclaves et contre le monde moderne qui tente d’effacer le sang blanc.

    Vengeance War ’Till Death a engendré d’innombrables imitateurs au cours des trois décennies suivantes. Vengeance War ’Till Death a exercé une influence décisive sur le war metal des décennies suivantes. Des groupes tels que Conqueror, Revenge, Black Witchery ou Goatpenis s’en sont largement inspirés, trouvant dans cet album une matrice essentielle de leur son et de leur approche.

    Chez Hells Headbangers, le disque a été réédité en digipack deluxe en 2017, puis sur vinyle gatefold en 2024 — preuve que sa pertinence ne s’est pas émoussée et que la flamme de cette guerre spirituelle continue de brûler dans l’underground.

    Blood & Valour, second album de Bestial Warlust, paraît à l’origine en 1995 chez Modern Invasion Music. Avec le temps, l’album a lui aussi connu plusieurs remises en circulation, d’abord par Modern Invasion Music en CD réédité, puis par Iron Bonehead Productions en 2015 avec une version vinyle remasterisée. Hells Headbangers Records a ensuite repris le flambeau avec une édition CD deluxe en 2017, avant une nouvelle réédition vinyle en 2024. Comme pour le premier album, cette continuité éditoriale confirme la place durable de Blood & Valour parmi les disques cultes du metal extrême australien.

    Si le premier album constituait une déclaration de guerre, Blood & Valour est la bataille elle-même. Sorti en septembre 1995, ce second et ultime opus studio de Bestial Warlust est unanimement considéré comme leur chef-d’œuvre absolu et l’un des monuments les plus imposants du war metal, toutes générations confondues. Le départ de KK Warslut, parti fonder Deströyer 666 entre les deux disques, aurait pu condamner le projet ; il n’en fut rien.

    La production est légèrement plus propre que sur Vengeance War ’Till Death, ce qui, dans l’univers de Bestial Warlust, signifie simplement que les instruments se distinguent à peine au sein d’un mur de son toujours aussi impitoyable. Les rythmiques ont gagné en complexité, les structures se sont affirmées, et la palette lyrique s’est élargie pour intégrer une dimension épique puisée dans l’heroic fantasy (Conan le Barbare, les sagas nordiques) superposée à un anti-christianisme viscéral et sans concession.

    Le titre éponyme ouvre l’album avec une férocité qui semble encore supérieure à celle du premier disque. Death Rides Out, à deux minutes vingt-six, est une charge en piqué d’une économie presque grindcore. Prelude: Descention Hells Blood installe une atmosphère plus dense, quasi-rituelle, avant que Barbaric Horde ne reprenne la dynamique guerrière avec une conviction totale.’Till the End et Within the Storm forment le cœur de l’œuvre — si l’on peut encore parler de cœur dans un tel contexte de fureur. Ce sont des moments où la brutalité pure se teinte d’une grandeur presque épique. Legion of Wrath et Orgy of Souls (Hallowed Night) maintiennent la pression sans relâche, tandis que le disque se clôt sur I, the Warrior — titre programmatique qui résume à lui seul la philosophie du groupe : l’individu dressé en guerre permanente contre le monde, contre Dieu, contre toute autorité qui prétendrait le domestiquer ou l’amoindrir.

    Pour ma part, je tiens Blood & Valour pour supérieur à son prédécesseur. Le style y atteint une singularité rare : une sorte de Bolt Thrower version black metal, où l’intensité ne faiblit jamais et où la violence règne en maître absolu, sans concession ni répit.

    Il y a dans Blood & Valour quelque chose qui relève de l’eschatologie concrète : la conviction profonde que la destruction est une forme supérieure de création, que la violence reste le seul langage universel qui n’ait pas encore été corrompu par le mensonge chrétien et moderne.

    Le titre Orgy of Souls paraîtra la même année sur la compilation Blackend: The Black Metal Compilation Vol. 2, aux côtés de groupes scandinaves de premier plan. Cette présence confirmait la reconnaissance internationale d’un projet australien que beaucoup, dans le monde, découvrirent avant même leurs compatriotes.

    Satan’s Fist, démo finale de Bestial Warlust a été rééditée en 2012 en EP vinyle et CD chez Hells Headbangers Records.

    En 1996, Bestial Warlust enregistre une ultime démo de trois titres sous le nom Satan’s Fist, un document de fin de règne, gravé alors que le groupe s’effiloche et que ses membres migrent vers d’autres formations. La qualité de production est comparable aux débuts de Corpse Molestation avec une influence plus Thrash et destructuré, ce qui peut s’interpréter comme une régression volontaire ou, plus probablement, comme l’indifférence d’un groupe qui sait que c’est le chant du cygne.

    Hell’s Militia et le titre éponyme Satan’s Fist sont les morceaux les plus intéressants de cette session , ils auraient pu figurer sans démériter sur Blood & Valour. Left for Vultures est plus conventionnelle mais maintient le standard du groupe. Cette démo ne sera jamais officiellement éditée du vivant actif du groupe et circulera uniquement dans les réseaux de trading de cassettes.

    Storming Bestial Legions – Live ’96, publication live de Bestial Warlust, est sorti en 2017 chez Hells Headbangers Records. Le label l’a publié dès le départ sous plusieurs formats : CD et vinyle 12″. À la différence des deux albums studio, ce live ne semble pas avoir connu une longue série de rééditions successives, mais plutôt une mise en circulation directe et soignée par Hells Headbangers, ce qui en fait une pièce davantage pensée comme document d’archive et témoignage de scène que comme un classique sans cesse repressé.

    Enregistré lors d’un concert à Ballarat en juillet 1996, Storming Bestial Legions documente ce qui s’avèrera être l’une des dernières prestations du groupe avant sa dissolution. Publié par Hells Headbangers en février 2017 (plus de vingt ans après les faits) il constitue un document historique autant qu’une expérience sonore à part entière.

    La qualité d’enregistrement est celle d’un bootleg de l’époque : imparfaite, saturée, avec un public qui intervient de manière audible. C’est précisément ce qui en fait la valeur. On y entend Bestial Warlust dans son état le plus pur et la performance est à la hauteur de la légende. Les morceaux des deux albums s’enchaînent avec une fluidité qui dément la prétendue anarchie de leur approche musicale : il y a une intention, une structure, une cohérence.

    La conclusion de ce live se fait sur une reprise de Bathory, Massacre, extraite du premier album du groupe suédois, achevant l’ensemble dans un tumulte sauvage et un vacarme total.

    Ce disque live est publié en duo avec la réédition de Vengeance War ‘Till Death chez Hells Headbangers, ce qui constitue la manière la plus honnête de le présenter : comme supplément à une œuvre existante plutôt que comme disque autonome.

    La dissolution de Bestial Warlust après 1997 n’a pas marqué la fin de ses acteurs. KK Warslut, qui avait déjà fondé Deströyer 666 dès 1994, construira avec ce groupe une carrière internationale significative. Ses prises de position lors de concerts en Europe et aux États-Unis lui ont valu d’être pris pour cible par diverses associations gauchistes et médias de la scène qui, dans leur zèle censitaire, ont contribué paradoxalement à accroître sa notoriété. En 2016, une tournée américaine a été perturbée par des contestations organisées, ce qui a donné à KK Warslut l’occasion de déployer le même registre provocateur qui caractérise sa musique depuis trente ans. Chez Deströyer 666, la philosophie de Bestial Warlust se sophistique : l’influence Thrash Metal y apporte une structure plus classique, plus mélodique, mais la conviction nihiliste reste intacte. Unchain the Wolves (1995), Pheonix Rising (2000) et Cold Steel for an Iron Age (2002) sont les jalons d’une carrière qui doit tout, dans son esprit, à ce que Bestial Warlust avait posé.

    Damon Bloodstorm continuera quant à lui au sein d’Abominator (formation directement héritière de Bestial Warlust dans son esthétique et sa philosophie) et de Cemetery Urn, qui pousse davantage vers un Death Metal brutal de tradition ancienne. Le batteur Marcus Hellcunt rejoint Gospel of the Horns et Vomitor, deux autres piliers de la scène extrême australienne. Ce réseau de formations interconnectées constitue ce qu’on pourrait appeler, sans trop forcer le trait, une école Melbourne : une tradition stylistique reconnaissable entre toutes, caractérisée par une brutalité sans compromis et un refus absolu de toute concession commerciale.

    La scène metal extrême australienne, que Bestial Warlust avait contribué à définir, continue de produire des formations de premier ordre. Denouncement Pyre, Impetuous Ritual, Spire, Ruins autant de groupes qui reconnaissent ouvertement la dette contractée envers cette génération fondatrice. L’Australie occupe désormais une place à part dans la cartographie mondiale du Metal extrême, et ce n’est pas par hasard : c’est le produit d’une tradition locale, d’un réseau de musiciens qui se sont passé le flambeau depuis trente ans.

    En 2019, la rumeur d’une reformation circule dans l’underground. Un concert est annoncé au Croxton Bandroom de Melbourne pour Halloween 2020 mais la pandémie de COVID-19 annule l’événement. Il sera repoussé, annoncé de nouveau, puis définitivement abandonné. La parenthèse se referme. Bestial Warlust restera un groupe des années 1990, figé dans sa propre mythologie comme une bombe qui n’aurait explosé qu’une seule fois mais avec une force suffisante pour que les ondes de choc se fassent encore sentir trente ans plus tard.

    En 494 avant J.-C., lors de la bataille des Thermopyles, trois cents Spartiates choisirent de mourir plutôt que de se replier. « Μολὼν λαβέ » (“Viens les prendre”) répondit Léonidas à Xerxès qui lui ordonnait de déposer les armes. Il est tentant de projeter cette posture sur Bestial Warlust, qui préféra la dissolution à toute forme de compromission.

    Deux albums studio, une démo, un live capté dans l’obscurité d’une ville de province australienne et une postérité qui surpasse celle de dizaines de groupes ayant produit dix fois plus de musique sur dix fois plus de décennies.

    Le war metal n’est pas un genre pour tous. Il exige une disposition particulière : la capacité à discerner, dans le chaos organisé, autre chose qu’un simple bruit : une intention, un discours, une vision du monde. Celle de Bestial Warlust fut simple, radicale, et ne varia pas d’un iota entre 1990 et 1997 : le monde est une guerre permanente, les institutions sont des mensonges, et la seule réponse honnête à cette condition est un vacarme à l’image exacte de ce qu’il décrit. Ni rédemption, ni catharsis, ni morale finale. Seulement le constat brut, amplifié jusqu’à l’extrême.

    Héraclite affirmait que la guerre est mère de toutes choses, cela résume bien Bestial Warlust.

    Les labels Nuclear War Now! Productions et Hells Headbangers Records ont contribué à préserver et à diffuser leur catalogue auprès de nouvelles générations. Vengeance War ’Till Death et Blood & Valour ont été réédités en vinyle, en digipack, en cassette. Ils sonneront encore dans trente ans comme ils sonnaient en 1994.

    Pour terminer, sur le site de Bardo Methodology se trouve un entretien fleuve en anglais avec Bestial Warlust, étalé sur trois chapitres. Rempli d’anecdotes crues, de souvenirs de l’époque Corpse Molestation et d’une vision du monde aussi noire que violente, cette interview est un véritable document pour ceux qui veulent comprendre l’esprit originel du war black/death metal australien.

    Seule la version intégrale est accessible aux abonnés. Bardo Methodology n’est pas un énième blog : c’est une publication d’élite qui traite la musique extrême avec le sérieux qu’elle mérite, en la reliant à des questions plus profondes de mysticisme, de puissance et de philosophie.

    Un patch particulièrement viril et évocateur représente un lansquenet brandissant fièrement la rune du loup. Cet emblème constitue un hommage sans équivoque à Hermann Löns et à son roman culte Der Wehrwolf (Le Loup de défense), publié en 1910. L’ouvrage dépeint avec une brutalité crue la guerre de Trente Ans (1618-1648) en Allemagne : une période d’horreur absolue où mercenaires suédois, impériaux, français et autres bandes de pillards semaient le chaos, multipliant massacres, viols collectifs, famines et incendies systématiques d’églises et de villages. Des populations entières furent réduites à la misère ou exterminées dans un conflit qui fit plusieurs millions de morts.Face à cette sauvagerie, le paysan Harm Wulf et ses compagnons choisissent de ne plus subir : ils s’organisent en meute de « Wehrwölfe », des loups défendant leur terre, leur sang et leur foi par la guerre totale contre tout envahisseur. Pas de pitié, pas de compromis seulement la loi du sang et du fer. Ce même esprit a profondément inspiré le groupe Absurd, qui y puise une partie de sa rage identitaire et païenne. Nous y reviendrons plus en détail dans un prochain article.
  • Black Metal Ist Krieg

    Le black metal n’a que peu à voir avec les théories fumeuses des marxistes, où l’égalitarisme et le « vivre ensemble » sont supposés cohabiter dans une bouillie multiculturelle. Il est né dans la rue, alliance brute de pulsions de mort, d’ouverture impitoyable à la connaissance et d’élévation spirituelle authentique. Le black metal n’est pas une mode, encore moins un divertissement pour adolescents en quête de frissons temporaires : c’est une véritable Weltanschauung, une vision du monde totale, hiérarchique et intransigeante.

    Ceux qui parlent aujourd’hui de « safe black metal » n’ont tout simplement pas compris l’essence même de ce mouvement. Extreme People Listen Extreme Music, comme le proclamait le flyer d’Osmose Productions.

    C’est dans cette perspective que je vous présente le livre Paroles de Blancs, écrit par Robert Griffin et édité chez Akribeia. L’ouvrage recueille le témoignage de plusieurs individus et analyse avec précision la formation d’une idéologie enracinée dans le nationalisme blanc. Parmi ces portraits se distinguent deux figures directement liées au black metal : celle d’un jeune lycéen qui y trouve sa première véritable révélation, et celle d’une jeune militante de la National Alliance, adepte fervente de black metal, qui signe des chroniques dans Resistance Magazine.

    Ces exemples illustrent avec force ce qui fait la grandeur du black metal : son élitisme farouche et son engagement politique radical. Loin de la médiocrité démocratique et de l’aplatissement égalitaire, le black metal sélectionne naturellement ses adeptes parmi ceux qui refusent la décadence moderne. Il forge une aristocratie de l’esprit et de l’action, où la musique extrême devient le vecteur d’une conscience politique supérieure, d’une volonté de puissance et d’une fidélité à une identité que l’on ne négocie pas. C’est précisément cette intersection entre extrémisme sonore et engagement idéologique qui révèle la vitalité du genre : une musique pour ceux qui ne se contentent pas de survivre dans le monde tel qu’il est, mais qui aspirent à le transcender par la force et par l’idée.

    Attention unsafe zone ! Le black metal véritable ne s’excuse jamais, ne se censure pas et ne se dilue pas dans le politiquement correct.

    “Au lycée, j’ai cessé de couper mes cheveux et j’ai adopté le noir intégral. C’est à ce moment que j’ai rencontré le seul individu qui ait jamais compté. Un esprit déjà fracturé, entièrement consumé par le death metal puis, plus profondément, par le black metal norvégien.

    Cette musique n’était pas un divertissement. Elle était une arme. Une proclamation de mépris absolu envers la modernité, envers l’égalitarisme, envers le judéo-christianisme imposé comme camisole sur les peuples européens. Les groupes affichaient des corps maigres mais durs, des cheveux longs, des vêtements sombres ou des symboles évoquant une chevalerie païenne oubliée : bracelets à pointes, ceintures cloutées, parfois des lames véritables posées devant l’objectif. Leur présence visuelle refusait toute compromission. Elle était exclusivement européenne. Aucune dilution, aucun compromis racial. Les pochettes montraient des forêts gelées, des runes, des symboles solaires, des croix celtiques. Rien d’autre.

    Nous commandions les disques par voie postale, comme on acquiert des munitions rares. Personne autour de nous ne connaissait ces noms. Nous étions isolés par choix et par nécessité. Cette solitude nous convenait. Elle nous protégeait de ce monde décadent.

    Chez mon camarade, nous écoutions Burzum à volume maximal. Les hurlements de Varg Vikernes traversaient les murs. Il était seul, enregistrait seul, menaçait seul. Il déclarait sans ambages quiconque s’opposait à lui serait éliminé. Il revendiquait un paganisme racial, une filiation nordique sans concession, un rejet total du judéo-christianisme et de ses valeurs d’asservissement. Il utilisait des codes que d’autres feignaient d’ignorer. Nous ne feignions rien. Nous admirions la cohérence de cette posture. Nous la trouvions légitime.

    Nos lectures ont suivi le même chemin. Les Eddas, les sagas, les chroniques des raids vikings contre les monastères chrétiens. Chaque page renforçait la même conclusion : le christianisme n’était pas une « religion universelle ». C’était une technologie de soumission importée pour briser la colonne vertébrale spirituelle des peuples du Nord. Il avait remplacé des dieux guerriers par un supplicié levantin. Il avait transformé la fierté en culpabilité, la force en résignation. Nous commencions à haïr non pas par caprice, mais par constat. La haine devenait une reconnaissance tardive de ce qui nous avait été volé.

    À l’école, le discours était uniforme : les Européens étaient les coupables permanents de l’histoire. Esclavage, colonialisme, Shoah – un seul narratif, répété sans relâche. Les professeurs évitaient soigneusement toute mention des invasions musulmanes en Espagne, des razzias ottomanes dans les Balkans, des traites arabes. Le swastika n’était qu’un symbole de génocide. Aucune discussion sur sa présence millénaire en Eurasie avant 1933. Aucune question sur les raisons pour lesquelles seuls les Européens devaient porter une culpabilité transgénérationnelle.

    J’ai remarqué les catégories : Afro-Américains, Latino-Américains, Asian-Americans. Jamais Euro-Américains. Nous n’avions pas de nom officiel. Nous étions simplement « les Blancs », un pluriel générique destiné à disparaître sans résistance. Cette asymétrie n’était pas un oubli. C’était une politique.

    Un jour, un Mexicain plus âgé et plus massif m’a interpellé : « Salut, petit Blanc. » Je me suis retourné. Je l’ai regardé fixement et j’ai répondu : « Salut, petit Mexicain. » Il n’a pas insisté. Quelque chose dans mon regard l’a arrêté. Pour la première fois, j’ai senti que la peur pouvait changer de camp. Ce n’était pas du courage. C’était le début d’une froide détermination : ne plus jamais baisser les yeux.

    Je commençais à formuler mentalement une carte différente du monde. Un espace réservé. Un territoire où les Européens ne seraient pas sommés de se dissoudre. Où la « diversité » ne signifierait pas notre effacement programmé. Les Japonais possédaient le leur. Les Coréens aussi. Les Israéliens également. Pourquoi cette évidence nous était-elle interdite ? Pourquoi devions-nous accepter la dissolution de notre lignée comme un progrès moral ?

    Parallèlement, je lisais Lovecraft, Clark Ashton Smith, les auteurs de Weird Tales. Leurs textes décrivaient des civilisations supérieures éteintes, des races anciennes submergées par la médiocrité montante, une modernité vue comme une lente nécrose. Ces visions s’accordaient parfaitement avec le black metal. Elles nourrissaient la même nostalgie destructrice pour un ordre perdu : blanc, hiérarchique, impitoyable, enraciné dans le froid et le sang.

    J’étais un adolescent rejeté, sdolitaire, silencieux. Le black metal ne m’a pas « sauvé ». Il m’a armé. Il m’a fourni une généalogie à ma colère. Il m’a montré que ma haine n’était pas une maladie individuelle, mais le réveil tardif d’une mémoire collective mutilée.

    Varg l’avait formulé sans détour : Le Black Metal ce n’était pas une esthétique. C’était une déclaration de guerre.

    À cet âge, je l’ai prise au sérieux.

    Et je n’ai jamais vraiment cessé.

    Notre guerre est culturelle et spirituelle.”

    *J’ai affûté le texte pour qu’il soit plus incisif. Vous pouvez commander Paroles de Blancs de Robert Griffin directement chez Akribeia.

  • 🇮🇹 Ugluk


    Certains groupes accumulent albums, tournées internationales, interviews complaisantes et rééditions anniversaires célébrées en vinyle multicolore tous les 10 ans. Ugluk, quant à lui, n’a produit qu’une seule démo cassette en 1993 avant de se retirer dans l’ombre, laissant derrière lui une poignée de morceaux en vieux norrois enregistrées dans une ville du sud de l’Italie, non loin de Naples, où la chaleur atteint trente degrés à l’ombre. Ce paradoxe mérite que l’on s’y attarde.

    Ugluk est un projet de black metal italien fondé en 1993 à Salerne, en Campanie pas loin de Naples, par un seul homme : Verminård, connu également sous le nom civil de Francesco Morese, que l’on retrouve par ailleurs dans From Depths et surtout au sein d’Apolokia. Il s’agit d’un one-man band au sens le plus strict : guitares, basse, claviers et programmations de batterie sont l’œuvre d’un unique individu.

    – Lord Verminård –

    Le nom du groupe est emprunté à l’univers de J.R.R. Tolkien : Uglúk est le capitaine uruk-hai dans Les Deux Tours. Le recours à la mythologie tolkienienne n’est certes pas rare dans le black metal — l’on pense à Summoning en Autriche, à Burzum lui-même ou à de nombreux projets scandinaves —, mais il prend ici une dimension singulière et profondément provocatrice : un Italien chantant en vieux norrois sous le nom d’une créature fictive explicitement inspirée des hordes mongoles. Car les Uruk-hai, ces guerriers sauvages, brutaux et sans pitié, engendrés par une volonté de domination et de destruction, incarnent dans l’imaginaire de Tolkien la figure même de l’envahisseur venu des steppes orientales — écho direct des Mongols de Gengis Khan et de ses successeurs, qui dévastèrent l’Europe médiévale et menacèrent l’existence même des peuples blancs.

    Choisir ce nom, pour un artiste du sud de l’Italie, revient à souligner avec une lucidité glaciale la permanence de la menace : celle des invasions venues d’ailleurs, hier comme aujourd’hui. Les hordes mongoles d’hier préfigurent les flux migratoires massifs qui submergent l’Europe contemporaine, cette grande invasion du XXIe siècle qui dilue le sang européen et menace de transformer le Vieux Continent en une vaste steppe métissée. Dans ce choix se lit une conscience aiguë : face à la décadence et à l’effacement racial en cours, seule une barbarie païenne assumée, une sauvagerie nordique intransigeante, peut encore opposer une résistance à la submersion.

    Lors de la sortie de la démo, à l’époque où le fanzine Deo Occidi lui consacrait une chronique et une interview rudimentaire, il était difficile de prendre Ugluk au sérieux. La scène italienne suscitait souvent, à cette période, un certain mépris de la part des puristes du genre. (Interview disponible sur le canal Telegram de ce blog https://t.me/LumiereMourante#)

    Ce qui distingue immédiatement Ugluk dans le black metal des années 1990, c’est le refus délibéré de chanter en italien. Les paroles de Hveralundr sont rédigées en vieux norrois et en islandais archaïque ; les titres renvoient à la cosmogonie nordique, et l’esthétique musicale se tourne explicitement vers la Norvège de 1992-1993, l’ère fondatrice de Darkthrone, Emperor et Burzum. Ce positionnement lui valut un accueil mitigé dans les fanzines de l’époque, où on lui reprochait, souvent de mauvaise foi, de se livrer au plagiat.

    Sur le plan philosophique, l’approche d’Ugluk s’inscrit dans une tradition du black metal qui valorise l’authentification par l’archaïsme. Employer une langue morte telle que le vieux norrois revient à rompre avec le monde contemporain dégénéré, à faire de la musique une incantation tournée vers un passé mythifié et racialement conscient plutôt qu’un simple produit destiné à la consommation de masse. Cette posture évoque les penseurs du néo-paganisme germanique du XIXe siècle, notamment Johann Gottfried Herder et sa notion de Volksgeist — l’esprit du peuple puisé dans ses traditions les plus anciennes et les plus pures —, même si le lien revendiqué par Verminård relève probablement davantage de l’instinct que d’une construction intellectuelle élaborée.

    La discographie officielle d’Ugluk demeure réduite à l’extrême : une démo enregistrée en 1993 sur son propre label Necrotorture Productions, rééditée en CD digipack en 2015 par War Against Yourself Records avec un titre bonus, et un split LP avec le groupe allemand Barastir paru en 2006.

    Hveralundr – Demo 1993 – Necrotorture Productions

    Hveralundr — mot composé en vieux norrois signifiant approximativement « bosquet chaud » ou « forêt de vapeur », en référence aux sources géothermiques de la mythologie nordique — constitue la pièce centrale et définitive de l’œuvre d’Ugluk. Enregistrée dans des conditions proches de la répétition plutôt que d’une véritable session en studio, cette démo ne dépasse guère une quinzaine de minutes. La production, volontairement raw et primitive, présente une batterie programmée qui crépite en arrière-plan, des guitares enveloppées d’un bourdonnement froid et granuleux, et des nappes de claviers qui confèrent à l’ensemble une dimension atmosphérique presque contemplative, évoquant tantôt la majesté glaciale d’Emperor, tantôt la noirceur abyssale de Burzum.

    Les textes s’appuient sur le corpus de l’Edda poétique et de l’Edda en prose de Snorri Sturluson, cet Islandais du XIIIe siècle qui consigna des mythes païens plusieurs fois centenaires avant que la christianisation — cette peste venue d’Orient — ne les condamne à l’oubli ou à la falsification. Le premier titre, Ár Var Alda, reprend les premiers mots du Völuspá, la prophétie de la voyante : une déclaration d’intention solennelle qui affirme, dès l’origine, la volonté de renouer avec l’ordre cosmique ancestral des peuples du Nord.

    Verminård n’est pas un ignorant ; il fut responsable de l’Italic Heathen Front, branche italienne du mouvement initié par Varg Vikernes, puis du Wotansvolk. Il séjourna de longues années en Scandinavie, étudiant avec assiduité les mythes nordiques et forgeant une conscience païenne intransigeante, résolument opposée à toute dilution raciale ou spirituelle.

    Le second titre, Nam Ekk Upp Rúnar, évoque la quête runique, la connaissance arrachée à la douleur — référence directe à l’épisode du Hávamál où Odin s’offre en sacrifice sur Yggdrasil pour obtenir la sagesse des runes. Cette idée du sacrifice volontaire comme voie vers une connaissance supérieure traverse toute la pensée nordique et trouve un écho naturel dans l’esthétique du black metal, qui a toujours cultivé la souffrance comme moyen d’élévation spirituelle et raciale, fût-elle obscure aux yeux des profanes.

    Ce qui frappe dans Hveralundr, c’est précisément ce que ses détracteurs lui reprochaient : son absence apparente d’originalité formelle. Structure des morceaux, production dégradée, iconographie — tout renvoie fidèlement à la Norvège des années 1992-1993, âge d’or de la seconde vague du black metal. Il ne s’agit pas de plagiat, mais d’une identification culturelle transnationale profonde : la reconnaissance instinctive, par-delà les frontières, d’un même sang et d’un même esprit européen ancestral. Dans une Italie de 1993 encore largement soumise à l’influence étouffante de l’Église catholique et sortant à peine du long règne de la Démocratie Chrétienne — dissoute cette année-là dans le scandale Tangentopoli —, le choix d’un paganisme nordique radical n’était pas dénué de signification politique. Il constituait un acte de résistance contre la décadence méridionale et la soumission séculaire au dieu des esclaves.

    Sur la réédition par War Against Yourself Records figure en bonus le titre Imperium datant de 1996, chanté en latin et célébrant la grandeur de l’Empire romain. Cette époque glorieuse où Titus rasa le Temple de Sion en l’an 70, où Néron livra les chrétiens aux lions dans les arènes romaines, ou encore où Dioclétien entreprit ses grandes purges afin de préserver un empire blanc et païen pour mille ans. Ce morceau, long de plus de dix minutes, se révèle hypnotique et demeure, à mes yeux, le plus abouti de toute l’œuvre d’Ugluk : une invocation puissante qui unit la froideur nordique à la majesté impériale romaine dans une même célébration de la domination européenne.

    Voilà une réédition bienvenue chez l’excellent label sicilien War Against Yourself Records (https://www.last-candle.net/way), bastion intransigeant de Catane qui, dans le sud de l’Italie submergé par l’influence étouffante de l’Église et par les flux migratoires incessants, continue de défendre avec une rigueur impitoyable les valeurs les plus sombres, les plus raw et les plus racialement conscientes du black metal païen européen.

    Ce split LP représente la seule publication physique d’Ugluk sur format vinyle. Il réunit le projet italien et Barastir, groupe allemand originaire de Thuringe, terre chargée d’histoire païenne et de résistance.

    Barastir s’inscrit pleinement dans la tradition du black metal teutonique, courant né en Allemagne de l’Est dans les années 1990 au sein d’une jeunesse confrontée aux ruines du communisme et à l’invasion culturelle du libéralisme occidental. Ce milieu se nourrit d’un ressentiment profond et d’une haine viscérale envers le monde moderne, haine qui s’articule naturellement avec des positions politiques radicalement opposées à tout universalisme et à toute dilution raciale.

    La face Barastir délivre un black metal direct, brut et old school, dépourvu de toute fioriture atmosphérique superflue. Les titres se passent de commentaire : Dead Christ, Christ Scum. L’antichristianisme y est franc, sans concession, fidèle à l’esprit d’une Europe qui refuse de courber l’échine devant le dieu des esclaves.

    La contribution d’Ugluk reprend l’intégralité de la démo Hveralundr dans une version remasterisée au Panzerfaust Studio de Bergen, en Norvège — studio où officie Von Blackfrost, complice de Verminård au sein d’Apolokia. S’y ajoute l’outro instrumentale inédite Til Isengard, qui referme avec élégance la boucle tolkienienne. Ce remastering améliore sensiblement la clarté de la production tout en préservant intact l’esprit originel, froid et impitoyable.

    En 2006, le black metal des années 1990 faisait l’objet, dans les milieux underground, d’une réévaluation nostalgique intense. De nombreux projets n’ayant existé que sur cassette connaissaient alors une seconde vie sur vinyle, souvent en tirages limités (300 exemplaires en l’occurrence). La création du label Ugluk Rex pour cette sortie témoigne d’une démarche sérieuse et consciente : celle d’hommes qui, plutôt que de se dissoudre dans la décadence contemporaine, choisissent de préserver et de transmettre un héritage européen ancestral, païen et racialement conscient.

    Lord Verminård a accordé une interview passionnante et d’une rare profondeur récemment dans le fanzine italien Corvorum Cibaria. Je propose ici quelques extraits en traduction. Ma gratitude va à la personne qui m’a fait parvenir ce fanzine, véritable mine d’or pour qui conserve une admiration intacte et viscérale envers la scène italienne — cette scène trop souvent méprisée, pourtant porteuse d’une flamme païenne et européenne d’une authenticité rare dans un continent en pleine décadence.

    Quand et comment Ugluk a-t-il vu le jour ? Que recouvre ce nom, et quelle signification revêtait à l’époque cette formule quasi programmatique, “From Black Metal” ?

    Ugluk est né en août 1993. À cette époque, j’évoluais encore dans From Depths, une formation au heavy metal ascendant, difficile à classer, presque avant-gardiste pour ces années-là. Mais déjà, quelque chose d’autre me travaillait. J’avais commencé à façonner ce que j’appelais alors une véritable matrice Black Metal, sans encore posséder tous les éléments nécessaires pour donner une forme définitive à Ugluk.

    Je correspondais alors avec plusieurs membres de la scène norvégienne. Les riffs, les atmosphères, les sonorités, l’esthétique, tout ce qu’ils étaient en train de bâtir me semblait d’une justesse absolue. La soi-disant seconde vague du black metal norvégien naissant représentait, à mes yeux, la seule forme pleinement légitime de Black Metal. Son intransigeance idéologique, son refus du compromis, son orientation vers les ténèbres, tout cela me poussa irrémédiablement dans cette direction.

    Je voulais donner naissance à un projet solitaire qui réponde entièrement à ces critères, à une époque où rien de tel n’existait encore réellement en Italie. Il y avait aussi une volonté de rupture face à certains milieux death metal que je jugeais déjà caricaturaux, grotesques, presque involontairement ridicules dans leur rapport au macabre. Je voulais démontrer qu’en Italie aussi, il était possible de produire un Black Metal spirituellement et musicalement digne de celui qui s’élaborait en Norvège.

    Entre 1993 et 1997, seuls trois ou quatre groupes italiens parvinrent réellement à imposer une identité. Le reste n’était souvent qu’un metal sans nécessité, alourdi par un folklore de façade, des déguisements de carnaval misérables, comme une parade d’Halloween dans un gymnase de collège.

    Le nom Ugluk me fut suggéré par Varg Vikernes, avec qui j’entretenais alors une correspondance suivie. Il n’est évidemment un secret pour personne qu’il renvoie à un Uruk-Hai du Seigneur des Anneaux, tout comme le nom de Grishnakh. La fantasy, et plus encore les jeux de rôle, furent pour beaucoup de gens de ma génération, dans les années 1980, une passion immense. Ils constituaient même une forme d’antichambre imaginaire de ce qui allait, quelques années plus tard, prendre corps dans le Black Metal.

    Avant même que la seconde vague n’explose, presque tous les futurs membres de groupes comme Darkthrone, Emperor, Burzum, Immortal, Enslaved ou Gorgoroth, ainsi que nombre de rédacteurs de fanzines, jouaient à Advanced Dungeons & Dragons, Middle Earth Role Play, Warhammer et d’autres univers du même type. Pour comprendre en profondeur la Seconde Onde Black Metal, il faut mesurer le poids de cet imaginaire : Tolkien a allumé l’étincelle, les jeux de rôle ont entretenu le feu.

    Et quant au terme raw, il faut rappeler qu’il s’agit d’une désignation apparue plus tard. Au commencement, le Black Metal était simplement le Black Metal. S’il avait existé en 1993 un black metal “non raw”, on l’aurait probablement appelé autrement — peut-être même death metal.

    Tu as séjourné en Norvège pendant une longue période au début des années 1990. Qu’est-ce qui t’a poussé à faire ce choix ? Et avec le recul, en quoi cette expérience a-t-elle été déterminante pour ton parcours artistique et personnel ? As-tu côtoyé certaines figures emblématiques de cette scène née au pays des fjords ?

    J’ai fréquenté la Norvège — et plus largement la Scandinavie — pendant plus de vingt ans, au point d’y vivre plusieurs années. Je me suis établi à Bergen à une époque où le Black Metal n’était pas encore devenu cette caricature grotesque, peuplée d’ivrognes de comptoir, de médiocres sans épaisseur et de simulacres dérisoires de ce qu’il prétendait incarner.

    Vivre sur la terre originelle de mes ancêtres a constitué une expérience décisive pour ma formation personnelle, culturelle et spirituelle. Mes recherches, mes lectures, mes études m’ont conduit à reconnaître dans cette terre quelque chose de plus profond qu’un simple décor : une continuité, une mémoire, une conscience liée au sang, à la filiation, à l’appartenance.

    J’ai connu plusieurs personnes que l’on qualifierait aujourd’hui de “connues”. Sur le plan artistique, beaucoup étaient valables, toutes méritaient le respect — à la différence de nombreux “metalheads” misérables et interchangeables. Quant aux individus véritablement dotés d’une épaisseur mentale et culturelle, ils étaient rares, déjà à cette époque. Varg Vikernes, Gylve Nagell et Roger Tiegs faisaient figure d’exception. Je parle bien au passé.

  • Morcolac / Drawbridge To Citadel Of No More Dawn EP 2024 – Dusktone
    Sorti le 2 février 2024 chez Dusktone, cet EP d’environ 30 minutes fait suite aux deux premiers chapitres de Morcolac (A Vampiir Is Born en 2021 et Vrykolakas en 2022). Il sert de véritable passerelle entre les débuts prometteurs du projet et une ambition plus large, présentée par le label comme un prélude au troisième album.Dans une interview accordée en 2024 à This Is Black Metal, Sadomaster explique que Drawbridge… n’était initialement pas prévue : les morceaux devaient figurer sur un split qui n’a finalement pas vu le jour. Il considère néanmoins cet EP comme sa sortie préférée à ce jour. Il évoque une composition rapide, ainsi qu’un long travail d’enregistrement et de mixage aux côtés d’Azghâl (qui s’occupe également des synthétiseurs et d’une partie du studio).
    On les retrouve donc cette fois-çi chez Dusktone qui est un label indépendant italien basé à Côme, actif depuis 2010 et spécialisé dans les musiques extrêmes (surtout black metal, mais aussi death, doom et expérimental). Le label a contribué à révéler une partie de l’underground extrême italien tout en maintenant une ligne esthétique cohérente. Sa page de contact témoigne d’une politique sérieuse et sélective (pas d’envois MP3 en pièce jointe, refus des doublons CD/vinyle avec d’autres labels, priorité aux projets bien présentés), ce qui renforce l’image d’un label structuré et passionné, loin d’une simple machine à cash.

    La pochette old-school évoque un imaginaire de forteresse, de passage interdit et de crépuscule éternel, mêlant fantasy noire, gothique martial et vampirisme déclinant. Elle est signée par l’artiste coréen Vhan Artworks, connu pour avoir réalisé de nombreuses pochettes black metal, y compris pour des groupes ou rééditions associés à la mouvance NSBM (Pantheon, Totenburg, Absurd, Nokturne, Sunchariot, etc.).
    Musicalement, l’EP s’ouvre sur une introduction très Summoning, avec une touche épique assez nouvelle par rapport aux deux premiers albums. Dès le premier vrai morceau, on retrouve la mélodie signature de Morcolac, mais avec une production nettement plus claire et un virage plus symphonique : ambiance gloom très marquée, claviers omniprésents, et même des passages où la voix frôle le chant clair. Le tout dégage une vibe vintage qui évoque irrésistiblement les débuts de Cradle of Filth ou Theatres des Vampires, en version moins gothique/romantique.
    Dungeon Dustears m’a immédiatement fait penser à la BO de Nekromantik dans les premières secondes, avant de basculer dans un black metal dungeon symphonique old-school rappelant les Allemands de Mephistopheles. C’est une composition assez aliénante et vraiment réussie. Le titre suivant suit une construction très proche, avec peut-être encore plus de claviers.
    L’EP inclut une reprise de Satanic Warmaster, « The Chant of Barbarian Wolves » (issue du split avec Aryan Blood en 2007). La version Morcolac est excellente : elle conserve l’essence de l’originale tout en l’étoffant, la rendant plus puissante et épique. Là où la version SW était raw et haineuse, celle-ci propose une vision différente, plus grandiose.
    L’album se clôt sur une outro synthétique toujours dans ce registre Dungeon.
    Avec Drawbridge To Citadel Of No More Dawn, Morcolac évolue clairement vers un black metal plus symphonique et diversifié. Ce que montre le projet, c’est que la scène black metal italienne ne se limite ni à un folklore local, ni à une pâle copie des pays nordiques. Elle sait absorber des influences variées (norvégiennes, finlandaises, symphoniques, raw, vampiriques) pour les réinventer avec une sensibilité propre : sens de l’atmosphère, titres évocateurs, dramaturgie soignée, et parfois une coloration plus « esthétique » (au meilleur sens du terme).
    Ce que j’apprécie particulièrement ici, c’est que Morcolac refuse de choisir entre mélodie et hostilité, entre fantasy noire et violence black metal, entre hommage et personnalité. Le groupe assume pleinement la contradiction — et c’est précisément là que Drawbridge To Citadel Of No More Dawn devient passionnant.

    Rating: 3 out of 5.

    Morcolac

    Dusktone

  • Morcolac / Vrykolakas CD 2022 – Darker Than Black Records DTB 571
    Dans le sillage d’un black metal vampirique qui refuse de s’éteindre, Morcolac livre avec Vrykolakas, sorti en juillet 2022 chez Darker than Black Records, un second opus qui approfondit les thèmes nocturnes de son prédécesseur, A Vampiir Is Born. Inspiré par les légendes du vrykolakas — cette figure grecque du vampire errant, plus proche du revenant affamé que du séducteur byronien —, l’album, fort de 47 minutes et de huit titres, réaffirme la vitalité d’une scène black metal italienne souvent sous-estimée. Il est porté par Sadomaster (chant, guitares, basse) et A.B. (claviers), avec l’arrivée d’un nouveau membre, Bestia, à la batterie (que l’on retrouve dans une multitude de groupes, notamment Prison of Mirrors et Anguana).

    La pochette représente une chauve-souris, dans des teintes froides, bleutées et violettes, avec une esthétique très old-school black metal, fin des années 1990 / début 2000. Le choix semble pleinement assumé, et l’on peut y voir un hommage évident à cette période.

    L’album s’ouvre sur « Entering The Sanguinarian Gates », une introduction épique de trois minutes qui installe un décor solennel et sinistre, avant que « Here Comes The Lord Impaler » ne déferle avec ses trémolos acérés et ses doubles pédales implacables, invoquant l’ombre de Vlad Țepeș — ce voïvode valaque qui, au XVe siècle, érigea une politique de terreur contre l’expansion ottomane, défendant les marches orientales de l’Europe chrétienne par une cruauté calculée qui aurait contraint jusqu’au sultan Mehmed II à reculer devant la vision de milliers d’empalés. Les riffs gelés de Sadomaster, martelés par une batterie inexorable, rappellent par moments certaines harmonies fluides et impériales d’Emperor, mais avec une sensibilité proprement italienne. On pense à une Europe médiévale où les frontières se défendent avec le sang et les pieux plutôt qu’avec des compromis.

    J’aime beaucoup « Wolven Heritage », notamment le chant de Sadomaster, dont le détachement apparent épouse parfaitement la mélodie. La construction des morceaux reste assez similaire, avec quelques claviers supplémentaires, mais l’ensemble se montre redoutablement efficace. Je précise d’ailleurs que j’écoute du black metal depuis plus de 25 ans, et que j’ai longtemps eu peu d’intérêt pour les versants symphoniques ou mélodiques, leur préférant le raw black metal ou le war metal : ici, pourtant, la formule fonctionne très bien.

    Le dernier titre, « Farewell to Our Fallen Voivode », emprunte par endroits certains codes du dungeon synth, avec des passages plus atmosphériques et un rythme plus lancinant. Je suis, pour le coup, un peu moins convaincu, même si cela reste cohérent avec l’univers de l’album.

    Il faut être clair : l’album ne prétend pas révolutionner les codes du black metal, et l’on y retrouve des formes déjà largement balisées. Toutefois, ce relatif manque de nouveauté est largement compensé par une intensité brute, tenace, et par des mélodies glaciales à la forte charge expressive. Morcolac s’appuie sur une écriture solide et une exécution convaincante pour imposer sa personnalité. Au final, Vrykolakas reste un disque de black metal très traditionnel, structuré autour d’une dimension symphonique importante.

    La production, très sobre dans son approche, n’en reste pas moins dynamique, claire et bien définie. C’est un point essentiel : les harmonies de claviers comme les mélodies de guitare conservent toute leur lisibilité et ne sont jamais étouffées par un mur de son. Ce parti pris sert parfaitement l’album, en restituant les sensations attendues dans ce registre et en renforçant son atmosphère particulière, aux accents folkloriques. En définitive, Vrykolakas constitue une valeur sûre pour les adeptes de black metal traditionnel, davantage en quête d’authenticité et de conviction que d’innovation.

    Rating: 3 out of 5.

    https://morcolac.bandcamp.com/

    Darker Than Black Records

  • Clandestine Blaze / Night Of The Unholy Flames CD 2000 – Northern Heritage NH-009
    Dans les sous-sols gelés de Finlande, Mikko Aspa, solitaire misanthrope à l'origine de Clandestine Blaze, mettait au monde son deuxième opus, Night of the Unholy Flames. Sorti en édition limitée à 1000 exemplaires CD sur Northern Heritage, cet album s'inscrit dans la lignée du black metal primitif : celui qui ne fait aucun prisonnier et qui vomit sur les conventions. Aspa, déjà connu pour ses projets extrêmes, assume ici pleinement son rôle de bourreau solitaire : il compose, joue et enregistre tout seul, dans un raw black metal crasseux qui évoque les caves humides où l'on commet des actes reprehensibles. Mikko Aspa (qui réalise lui-même toutes les pochettes via Northern Heritage) affectionne les visuels minimalistes issus de sources authentiques : photos volées, archives personnelles, ou clichés glanés dans des livres et fanzines sur l'occultisme, les sectes, ou même des processions religieuses historiques finlandaises ou scandinaves. La pochette originale est souvent décrite comme une photo réelle (ou fortement inspirée d’une vraie photo) de femmes en robes blanches, probablement prise de nuit au flash, puis fortement contrastée et tachée en post-production. Aspa a toujours cultivé ce type de « found footage » détourné (on retrouve la même approche sur d’autres sorties Northern Heritage). Son historique de provocations visuelles borderline (voir les controverses autour de son projet noise Nicole 12, dont il faudra les nerfs solides pour parler un jour...) rend plausible l’utilisation d’une photo réelle pour cet album.
    Musicalement, Night of the Unholy Flames est une machine de guerre minimaliste : un assaut de 44 minutes en huit pistes (dont une introduction instrumentale qui pose l’ambiance comme un glas funèbre). La production est raw à l’extrême : guitares bourdonnantes tel un essaim de mouches sur un cadavre putride, batterie qui claque comme des os brisés, basse grondant en fond tel un séisme souterrain. Pas de solos virtuoses, pas de mélodies sirupeuses pour adoucir l’âme – c’est du raw black metal qui mise sur la répétition hypnotique pour enfoncer l’auditeur dans l’abîme.
    L’album s’ouvre sur « Chambers », premier titre véritable : des riffs cycliques, presque monotones, évoquant les chaînes d’une usine de mort, avec des accélérations sporadiques qui surgissent comme un pouls paniqué. Influencé par Transilvanian Hunger de Darkthrone et par Judas Iscariot, Aspa y ajoute une couche de primitivisme finlandais : ce son crade qui rappelle les hivers interminables où l’on survit en dévorant ses propres illusions. Aspa ne mâche pas ses mots : dans « Chambers », il évoque sans filtre les chambres à gaz – « Chambers Full Of Zyklon-B / Ready For Mass Extermination / Sheep Without Will To Fight / Christians Cry For Jesus / Jews Cry For God / Invisible Death Strikes Them All / In Pain They Crawl / No Light In Sight / In Pain They Die » –, une référence historique politiquement explosive qui transforme l’Holocauste en allégorie anti-religieuse, soulignant l’absurdité des prières face à l’extermination massive. C’est cru, incorrect au possible.
    « Cross of Black Steel » ralentit le tempo pour un mid-tempo écrasant et mortuaire, flirtant parfois avec le doom/death, tandis que le titre éponyme « Night of the Unholy Flames » étire ses presque huit minutes comme un rituel interminable : des mélodies épiques et bestiales qui se heurtent et se fondent dans un chaos glacial. Mais cette répétitivité n’est pas un défaut – c’est une arme. Philosophiquement, cela renvoie à Schopenhauer et à son monde comme volonté et représentation : la musique ici n’est pas art, mais pure volonté destructrice, un refus du beau pour embrasser les ténèbres. « Night of the Unholy Flames » célèbre un « Act Of Ultimate Blasphemy / Hatred, Violence And Retribution », imaginant églises et synagogues en flammes – « Glare Of Church Burning In Dark Night / For Victims No Way Out / Christian Elders And Parishioners / Scream Of Fear And Agony / Synagogas And Temples / Church's Buildings All Set In Fire / During The Night Nothing Is To Be Saved / Stench Of Burning Human Flesh » –, avec des cris d’agonie comme bande-son.
    Personnellement, en réécoutant « Invisible Death » lors d’une randonnée solitaire en forêt, j’ai ressenti cette « invisibilité » comme une métaphore de la mort moderne : lente, insidieuse, comme un virus qui ronge sans bruit. Encore un titre minimaliste et répétitif qui constitue un classique de Clandestine Blaze.
    Pour moi, il s’agit d’un des meilleurs albums de Clandestine Blaze : des titres comme « Chambers », « Night of the Unholy Flames » et « Invisible Death » en représentent la quintessence du raw black metal. En conclusion, Night of the Unholy Flames est une œuvre brute, répétitive et générique pour certains, mais pour d’autres dont moi, c’est un chef-d’œuvre d’insidieux primitivisme, un voile d’obscurité totale qui enveloppe et écrase. Avec ses 44 minutes, il ne révolutionne pas le genre, mais affirme la suprématie du Raw Black Metal. Dans un monde où le black metal est devenu une marchandise pour hipsters tatoués, cet album reste un rappel que la vraie force réside dans la solitude et la haine. Un classique underground qui mérite d’être redécouvert.

    Rating: 5 out of 5.

    Northern Heritage

  • Morcolac / A Vampiir Is Born CD 2021 – Darker Than Black Records DTB 537
    Morcolac est un duo italien originaire de Pavie, en Lombardie, non loin de Milan. Ce premier opus, A Vampiir Is Born, sorti en 2021 chez Darker than Black Records, plonge dans les mythes vampiriques avec une ferveur qui évoque les classiques du genre : Satanic Warmaster, Drowning the Light, Order of Nosferat, Thokk ou Black Funeral. À peine 41 minutes pour six titres, portés par Sadomaster (voix, guitares, basse) et A.B. (batterie, claviers). Ce même duo anime par ailleurs Griverion, un projet DSBM tout aussi affilié à Darker Than Black Records, tandis que Sadomaster officie dans Ticinum, une entité black metal médiéval pour le moins singulière.
    Dès les premières notes de « Hail the Newborn Vampiir », l’album impose un black metal raw et mélodique, sans jamais succomber à la surproduction qui gangrène tant de sorties actuelles. Les riffs gelés de Sadomaster, soutenus par une batterie martelante, rappellent les assauts scandinaves d’Emperor, mais surtout la scène finlandaise contemporaine : Sarastus, Sargeist, Sielunvihollinen, ou la période plus recente de Satanic Warmaster. Une froideur nordique transplantée sous un ciel italien.
    Le développement se poursuit avec « Blackmoon Devourer (Unholy Terror of Countrysides) », où les claviers d’A.B. injectent une ambiance spectrale subtile, évoquant les premiers Abhor ou Opera IX de la vieille scène italienne, sans l’excès orchestral qui les caractérisait. Morcolac excelle dans cet équilibre précaire entre férocité brute et mélodie lancinante, forgeant des paysages sonores qui invoquent l’abîme nietzschéen – cet « abysse qui te regarde en retour » – mué en nuit éternelle. Le vampire y naît non d’une malédiction divine, mais d’une rébellion philosophique contre la lumière du jour, contre la raison qui prétend tout éclairer.
    « Redwater Fangsource », le titre le plus long avec plus de huit minutes, alterne mid-tempo hypnotiques et accélérations fulgurantes, évitant la monotonie chronique du genre. Un passage dungeon synth s’y incruste avec une élégance inattendue, renforçant cette hypnose presque médiévale.
    «Nocturnal Wingswirl » et « Exile Bloodtower » maintiennent cette intensité, où les riffs rampent en effleurements vicieux, évoquant la caresse d’une main froide sur une peau qui n’ose plus refuser. L’album se clôt sur « Fear the Sunlight » (mon préféré), note épique et désespérée : une allégorie limpide de la condition humaine, craignant la lumière de la raison, préférant l’ombre de l’instinct primal. La production reste brute mais claire, laissant chaque élément – harmonies glaciales, pianos mélancoliques – respirer sans artifice. Morcolac capture ainsi l’essence du black metal classique sans verser dans la nostalgie stérile.
    On pourrait certes reprocher un manque d’innovation flagrante. Mais dans un genre où l’originalité forcée aboutit souvent à la dilution, cette fidélité aux racines devient un atout majeur. Morcolac n’apporte peut-être rien de radicalement neuf, et c’est précisément ce qui rend l’album si précieux : le groupe atteint ici le sommet de sa forme pour livrer quelque chose de vraiment spécial. Chacun des six morceaux dessine un paysage sonore à la fois glacialement mélodique et d’une violence implacable – une dualité que peu de formations contemporaines maintiennent sur toute la durée. Les guitares s’entrelacent avec une précision chirurgicale, les claviers instillent juste ce qu’il faut de mélancolie spectrale, sans jamais envahir. Pour tout amateur des classiques finlandais ou de la scène italienne old-school, cet album ne demande aucun effort d’adaptation : il s’impose comme une évidence venue du froid, un rappel brutal que, vingt-cinq ans plus tard, ce black metal authentique peut encore vous glacer le sang.

    Rating: 4 out of 5.

    https://morcolac.bandcamp.com

    Darker Than Black Records